TENSIONS ENTRE LA RUSSIE ET L’OCCIDENT

Publié le par Liberté 62

Liberté 62 n°760 - Le 8 Juin 2007 – p.16 - Monde


LE BOUCLIER ANTI-MISSILE

TENSIONS ENTRE LA RUSSIE

ET L’OCCIDENT


À la veille du G8 (les huit pays les plus industrialisés de la planète) les tensions entre les Etats-Unis et la Russie ont augmenté. Objet de cette discorde : le bouclier anti-missile que le président des Etats-Unis veut installer en Pologne et en République tchèque.

Manifestation anti G8 à Heiligendamm

MERCREDI soir, s’est ouverte la réunion du G8 (États-Uni, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Japon, Russie) qui devraient s’achever vendredi. Initialement, cette réunion devait surtout aborder les

problèmes du réchauffement climatique et de la pauvreté dans le monde et notamment en Afrique. La question du bouclier anti-missile risque de passer au premier plan. C’est du moins ce que souhaite Vladimir Poutine, le président russe qui, lundi, dans une conférence de presse à 8 quotidiens étrangers (dont Le Figaro) a très vivement critiqué le projet américain. Les médias occidentaux parlent de reprise de la guerre froide, comme si la Russie de Poutine réincarnait l’URSS.

En fait, il ne s’agit pas de la confrontation entre deux blocs aux régimes économiques et sociaux antagoniques comme l’était la guerre froide, mais d’une très vive opposition qui s’est manifestée notamment lors de l’intervention américaine en Irak entre deux pays d’économie capitaliste, entre l’impérialisme américain et la Russie qui refuse la soumission et veut s’affirmer comme puissance sur

la scène internationale. Dans la nomenclature des États décrite par les néo-conservateurs américains, il y a les " États voyous " ou " les avant-postes de la tyrannie " (Irak, Iran, Corée du Nord, Syrie, Cuba, Béliorussie et Zimbabwe) et les ennemis potentiels (Chine en premier lieu, mais aussi la Russie). La Russie a donc quelque raison d’être méfiante. Et le projet américain d’installation du bouclier anti-missile vient conforter sa méfiance.


Le bouclier anti-missile européen


Le bouclier anti-missile fait partie du concept de l’IDS (initiative de défense stratégique) ou guerre des étoiles initiée par le président américain Ronald Reagan le 23 mars 1983. Dès la déclaration du 23 mars 1983, le projet a été combattu par l’URSS et la Chine qui estimaient qu’il était contraire au traité ABM de 1972 qui interdisait les systèmes de défense anti-missiles très coûteux et conduisait à la course aux armements. Le président George Walker Bush avait tenté de réactiver le projet qui n’avait jamais été abandonné. En 1993, cependant, un an après son élection Bill Clinton abandonnait le projet jugé trop coûteux et surtout inopérant. Dès son entrée en fonction George Bush père reprenait le projet. En décembre2001, il décidait unilatéralement l’abrogation du traité ABM. L’armée américaine procédait à deux essais en 2001 puis en 2005 et estimait qu’ils étaient concluants. Dès lors, G.W. Bush fit installer plusieurs intercepteurs de missiles en Alaska (10) et en Californie (4). En même temps, des radars faisant partie du système étaient aussi installés à Fylingdales en Angleterre, à Thulé au Groenland et Vardo en Norvège. Pour le bouclier anti-missile, les Etats-Unis dépensaient à partir de 2000, 3 milliards de dollars, ils en sont actuellement à 9 milliards de dollars par an. Ce qui fait le bonheur des entreprises du complexe militaro- industriel. En 2006, on apprenait que les Etats- Unis avaient décidé l’installation du bouclier anti-missile en Europe de l’Est.

Des négociations avaient lieu avec le gouvernement polonais pour l’installation de 10 intercepteurs et avec le gouvernement tchèque pour l’installation d’un radar près d’une base militaire. Selon G. W. Bush, l’installation du bouclier anti-missile est nécessaire pour la défense des Etats-Unis et accessoirement de ses alliés européens. Pour se protéger de qui ? Des " États voyous ", de l’Iran qui n’a pas de missile de longue portée et de la Corée du Nord qui, en 2005, a fait un essai d’un missile de portée de 2000 km. Les populations des pays concernés sont hostiles à ce projet : à près de 50 % en Pologne, à plus de 2/3 en République tchèque. En République tchèque, les 3 villages ont procédé à un référendum contre le projet : plus de 90 % des habitants y sont hostiles, non seulement par pacifisme, mais aussi pour des raisons écologiques : un tel radar serait très polluant. Lundi, avant l’arrivée de G. W. Bush, à Prague, deux manifestations ont eu lieu contre l’installation du bouclier anti-missile et contre G. W. Bush, dont l’une organisée par la Jeunesse communiste.


La riposte de la Russie


Dès le début, la Russie s’était opposée au bouclier anti-missile en Europe. Les arguments des Russes ne sont pas sans fondement. Premièrement, Ni l’Iran, qui n’a pas de missiles de longue portée, ni la Corée du Nord, ne présentent des menaces sérieuses. "Si des professionnels s’assoient autour d’une table et jettent un oeil sur une carte, si des experts en balistique analysent les capacités de l’Iran et de la Corée du Nord, il sera extrêmement clair que le président Poutine dit la vérité", affirme Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères. Deuxièmement, "Il faut se rendre compte que lorsque le système anti-missile sera installé, il fonctionnera en liaison automatique avec le dispositif antinucléaire aux Etats-Unis. Pour la première fois dans l’Histoire, il y aura donc en Europe des éléments d’un système nucléaire américain. Cela change fondamentalement l’équilibre du système international ", déclare Vladimir Poutine (dans Le Figaro).

La conclusion est claire : il y a là une menace pour la sécurité de la Russie. Et celle-ci doit prendre des mesures de réciprocité : avoir des systèmes qui pourront pénétrer le bouclier anti-missile. Vladimir Poutine explique aussi “que la Russie n’a pas entamé la course aux armements” à laquelle il est opposé, mais s’y voit cautionné. Le système menace la Russie jusqu’à l’Oural et donc en réciprocité "devra avoir des cibles en Europe".

Les États-Unis défendent leur projet et le conseiller à la Sécurité nationale parle "d’escalade rhétorique" qui n’est pas constructive. Le porte-parole de l’OTAN appuie les Etats-Unis en estimant que les propos de Vladimir Poutine "sont inutiles et inopportuns". Tony Blair s’est lui aussi inquiété de l’attitude russe. Lavrov riposte en demandant que les Etats-Unis abandonnent leur projet en faveur d’une politique commune de défense OTAN Russie. Les Russes sont persuadés que leur sécurité est en cause et que le bouclier accroît les risques d’un conflit nucléaire. "Regardez la carte, la défense anti-missile mondiale américaine est en train d’être déployée le long du périmètre de la Russie et aussi incidemment de la Chine", dit Lavrov.


Le contentieux russo-occidental


Le contentieux russo-américain et plus largement russo-occidental s’alourdit. Le bouclier anti-missile n’est pas le seul élément de la tension entre les Etats-Unis et la Russie, entre la Russie et l’OTAN. À l’initiative des Etats-Unis, l’OTAN s’est étendu jusqu’aux frontières de la Russie en intégrant les pays socialistes de l’Est et d’anciennes républiques soviétiques. Les récents événements ukrainiens montrent la volonté des Etats-Unis d’aller plus loin.

À la faveur de leur intervention en Afghanistan, les Américains ont mis leur emprise sur les ex républiques d’Asie centrale. Ils ont une grande base militaire au Kirghizstan. Aussi la Russie menace-t-elle d’établir un moratoire sur le CFE (traité sur la limitation des armes conventionnelles en Europe) signé en 1990 (avec l’URSS) et révisé en 1999, en déclarant que si elle respecte le traité, les Américains arment la Bulgarie et la Roumanie où ils veulent installer des bases militaires. Autre enjeu : le gaz et le pétrole. Les Etats-Unis veulent contrôler la production de gaz et de pétrole des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, et construisent de nouveaux oléoducs contournant la Russie. La Russie riposte en chassant les sociétés pétrolières américaines qui ont signé avec Eltsine des contrats très avantageux et qui ne se soucient pas de l’environnement. La Russie entend donc reprendre le contrôle de toutes ses ressources en hydrocarbures. Enfin, G. W. Bush reprend à l’égard de la Russie la propagande de Reagan contre l’URSS qui a si bien réussi sur la défense des droits de l’Homme.

Mardi à Prague, G. W. Bush s’est défendu de viser la Russie en déclarant : "Nous sommes au XXIème siècle", et pour lui, il y a "les menaces d’extrémistes radicaux qui tueraient pour avancer une idéologie et les menaces de prolifération". Mais, en même temps, il dénonçait la situation en Russie : "En Russie, on a fait dérailler des réformes qui permettaient de donner le pouvoir aux citoyens avec des conséquences perturbantes pour le développement démocratique". Vladimir Poutine rétorque sur les tortures pratiquées par les Américains, par Guantanamo et sur la répression violente des manifestations dans l’Union européenne. Surtout Vladimir Poutine est furieux des ingérences dans la politique intérieure : appui financier et logistique aux opposants russes par des ONG proaméricaines. Comme en Géorgie, comme en Ukraine, les Américains tentent de susciter en Russie "une révolution démocratique" pro-occidentale, surtout dans la perspective des prochaines élections.


Les répercussions en Europe


Sur la question des relations avec la Russie, comme sur d’autres questions (Moyen-Orient, Darfour), l’Union européenne est à la remorque des Etats-Unis. Or, les Etats-Unis mènent plus que jamais une politique unilatérale. La décision d’installer le bouclier en Pologne et en République tchèque a été prise directement avec ces pays sans en discuter ni avec l’Union européenne, ni même avec l’OTAN.

Parallèlement à la visite de G. W. Bush au G8 et en Europe, (il doit se rendre en République tchèque, en Pologne et en Italie où il doit rencontrer le Pape au Vatican), la secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Condoleezza Rice, entame une tournée d’une semaine en Europe. Elle s’est rendue d’abord en Espagne où elle a morigéné le gouvernement espagnol coupable de rétablir des relations avec Cuba. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, Moriatinos, l’a rassurée en affirmant que l’Espagne avait la même politique que les Etats-Unis en Amérique latine. En Italie, le gouvernement a cédé sur l’agrandissement de la base américaine à Vicenza.

L’Europe est-elle devenue un prolongement des Etats-Unis ? Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il aurait un dialogue franc avec Vladimir Poutine. L’aura-t-il avec G. W. Bush ? Les événements récents, la tension avec la Russie montrent que la lutte pour la paix n’est pas une lutte du passé.



 

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