"COPS" ON CAMERA

Publié le par Liberté 62

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Liberté 62 n°782 - Le 9 Novembre 2007 - 2 -Regards

 

"COPS" ON CAMERA

 

Par Ulrich Savary

 

Notre correspondant à Liverpool continue d'évoquer pour nous, au-delà des clichés, la vie quotidienne de la grande cité ouvrière et populaire du nord de l'Angleterre.

 


Il est 1h 30 du matin. Soudain, le silence est rompu par un bruit sourd, lointain, mais qui se rapproche et se transforme en bourdonnement infernal. Brusquement, une lumière blanche traverse rapidement la fenêtre de votre chambre et illumine toute la pièce pendant quelques secondes. Une réaction normale serait de se précipiter à sa fenêtre pour savoir qui a le "culot" de faire un tel rafus en plein milieu de la nuit et d'éclairer ainsi votre chambre ! A Liverpool, vous ne faîtes pas ça. Cela pourrait être suspect aux yeux de la police. Car ce bruit infernal n'est rien d'autre que l'hélicoptère de la police de Liverpool qui surveille la ville armé de sa torche pour mieux repérer les "possibles" larcins. Et bien sûr, tout ceci au raz des toits des maisons afin de bien faire comprendre que la police à les yeux sur vous.

 

Bien faire comprendre que la police a les yeux sur vous


Cet hélicoptère n'est que l'un des nombreux "gadgets" que la police locale dispose afin de "lutter contre la délinquance et les "comportements jugés socialement déviants". Dans son arsenal, la police peut à loisir utiliser un hélicoptère, des petits drones téléguidés ou encore des caméras de vidéos surveillancesdirectement reliées à des véhicules de police qui patrouillent sans arrêt dans toute la ville. L'ensemble de ce programme s'appelle le CCTV «cops on camera TV», littéralement : policier avec caméras de télésurveillance.

 

 

Vous êtes filmés...


La ville est quasi-quadrillée par ce système de surveillance. De la simple rue de quartier résidentiel en passant par les grandes artères de la ville, dans les bus ou encore dans les commerces vous êtes filmés. Ainsi tout faits et gestes considérés comme suspect peut être le prétexte à une arrestation. De toute façon, vous êtes avertit un peu partout, par des petits écriteaux qui accompagnent toujours ces caméras.

Ainsi "boire de l'alcool dans cette rue peut vous coûter £500" de même qu'"entrer dans ce magasin avec un chapeau ou une casquette est interdit qui obligerait les employés à avoir recours à l'intervention de la police", sans oublier ma préférée"courir dans cette rue peut être considéré comme un comportement suspect"etc... . Tout peut être caution à un contrôle de police ou à une arrestation à Liverpool. Ce système de contrôle quasi-permanent ne pourrait pas tenir sans l'accord et la participation d'une large partie des Liverpooliens. Or, tout est fait pour que votre voisin vous surveille et que vous, vous suspectiez à votre tour votre voisin de quelque chose. Ainsi, la police a mis en place une ligne téléphonique gratuite où vous pouvez dénoncer n'importe qui et sans la moindre preuve. Et pour être sûr que cela fonctionne, l'appel à la délation se fait anonymement. Le système est donc parfait. Les citoyens de Liverpool sont à la fois les victimes de cette surveillance serrée et les acteurs de celle-ci. Victimes et bourreaux à la fois.

 

Citoyens victimes et bourreaux


Pourquoi une telle débauche de moyens ? Liverpool est-elle une zone de "non droit", un "no man’s land" en proie à une guerre entre gangs ? Selon la municipalité dirigée par le parti Libéral, la ville connaît un «cycle de violence» terrible en partie dû aux jeunes «sauvageons» de Liverpool. La dernière preuve en date est le meurtre du petit Rhys en août dernier, un gamin de 10 ans tué par un autre jeune (selon les différents témoignages) "membre de gang". Il s’agit là d’une des dernières manifestations «du comportement antisocial » d’une partie de la jeunesse. Il ne faut pas le cacher : Liverpool connaît de sérieux problèmes de délinquance juvénile. Les actes de violences en réunion comme les «alcoholics attacks» sont légions. Des bandes de jeunes adultes ou d’adolescents complètement ivres sillonnent la ville le samedi soir et agressent n’importe qui dans la rue. Ce sont des scènes régulières ici. Les autorités locales en ont compté près de 400 l’année dernière. A cela s’ajoute les graves problèmes de «moeurs»: viol, pédophilie, enfants violentés, etc... Enfin, le trafic de drogue nourrit une économie parallèle assez prospère dont les jeunes adultes sont les principaux relais. Le résultat de tout cela fait que Liverpool est la ville la plus criminelle et criminogène d’Angleterre, toujours selon la municipalité libérale. Mais ce constat d'ensemble s'accompagne aussi d'une curieuse croyance. A Liverpool, on croit «dur comme fer» qu’il y a une «part d’innée » dans les raisons qui poussent un jeune à être délinquant. Et étrangement,c’est la jeunesse des quartiers populaires qui est surtout atteintepar ce «fléau originel». Les «cartes» de la délinquance parlent d’elle-même: c'est dans les quartiers populaires que l'on rencontre la majorité des comportements qualifiés ici "d'anti-social" et de «déviants». En clair quand on estjeune et pauvre à Liverpool, on estun criminel en puissance à cause de son origine sociale et de ses "gènes". Voilà comment on explique ici les raisons qui poussent une partie des jeunes de la ville à devenir «criminel».

 

Le tout sécuritaire


Pourtant, il faut s’interroger sur les origines de ce mal. Et tout d’abord il convient de comprendre ce que signifie pour les «édiles» locales un comportement déviant. C’est tout et rien à la fois. C'est une infraction au code de la route, un meurtre ou encore des enfants qui jouent au ballon dans la rue. Ainsi, si un enfant de 10 ans est surpris à jouer au ballon dans une rue (c’est formellement interdit et signalé par des écriteau), à Kensington ou à Anfield, deux quartiers populaires du centre ville dépourvus d'aire de jeux pour enfants, la police a alors les pleins pouvoirs pour arrêter le jeune fautif. De là, il est fiché et inscrit comme «criminel» au même titre que n'importe quel autre vrai criminel. C'est la conséquence directe d'une politique absurde en matière de traitement de la délinquance que l'on appelle "le tout sécuritaire". Mais comme pour les dirigeants politiques locaux, vu qu'il y aurait une prédisposition naturelle des jeunes en général et des pauvres en particulier à adopter un comportement violent, il est donc logique d’imposer un système de surveillance «à la big brother» et d'en arriver à ces aberrations.

 

 

Les premières victimes d'un carnage social

 

Il existe pourtant bien des causes moins "fantasmagoriques" qui nourrissent la criminalité à Liverpool. Ces causes ont une même origine : la pauvreté. Des années de crise économique, de casse des droits sociaux, de fermetures d'usines, des docks au nom de la "mondialisation et de la nécessaire modernisation de l'appareil industriel" ont réussi à faire de Liverpool une "ville pauvre". Et comme toute ville dans cet état, la criminalité et les "comportementsdéviants" s'y sont développés selon une logique très classique : la pauvreté matérielle est mère de la pauvreté morale.Les premières victimes de ce que lepeut appeler un carnage social, sont les jeunes générations. Celles qui ont grandies et grandissent dans un univers clos, étouffant, sans échappatoire. Bref dans un pays où la classe ouvrière a courbé l'échine avant de céder sur tout, ou presque. Dans une ville où les services publics sont réduits à faire du «saupoudrage» social plus qu’à aider les habitants alors que Liverpool cumule des tas de problèmes sociaux. Ainsi, chaque jours les familles modestes doivent réaliser l'exploit d'éduquer leurs enfants tout en travaillant 10 à 13 heures par jour, sans repos hebdomadaire pour certaines d'entre elles.

Dès lors comment éduquer et instruire dignement des enfants dans ces conditions ? Surtout à Liverpool dont les écoles dans les quartiers populaires ressemblent plus à un grand centre aérée où les enfants s'entassent et n’y apprennent rien ou presque. Comment faire grandir des enfants dans des quartiers où la seule perspective d’avenir est la précarité et la «débrouille». C'est à cause de cela -et de rien d'autre- que l'on obtient un terreau favorable dans lequel la petite criminalité, pas la «grande» celle des «cols blancs», prend racine. Ainsi dans une famille ouvrière «classique » de Liverpool, les enfants obligés de grandir seul ne peuvent pas compter sur une quelconque aide extérieure et encore moins sur celle de l'État défaillant en tout, sauf enrépression et en surveillance. Ces derniers -pas tous- sont donc «prédestinés » à sombrer dans «la petite délinquance». Dans un univers «d’abrutissement généralisé» et deprécarité, n’importe qui peut tomberdans la bêtise et la violence. N’importe qui peut adopter «un comportement déviant». Mais ce raisonnement là, la mairie de Liverpool ne veut pas l’entendre. Car il induit que le système économique britannique, tant vanter en France par les amis de Sarkozy, n’apporte rien de bon à la classe ouvrière anglaise en générale,et Liverpoolienne en particulier.Les caméras de télésurveillance et les drones de la police ne servent donc à rien d’autre qu’a filmer ladétresse ambiante d’une partie de la jeunesse liverpoolienne. Et à rappeler aux jeunes des quartiers défavorisés que l’État à défaut de les aider, les surveillent de près.

 

 

 

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Publié dans Monde

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