LE PRESIDENT COLOMBIEN EN EUROPE

Publié le par Liberté 62

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Liberté 62 n°793 - Le 25 Janvier 2008 - 15 -
Monde

 

«Uribe est venu pour faire sa propagande anti-FARC en Europe»

 

Depuis dimanche dernier, le président colombien Alvaro Uribe Vélez est en Europe pour présenter un nouveau «plan humanitaire» de libération des otages des FARC. En visite d'abord en France où existe une mobilisation en faveur de la libération d'Ingrid Bétancourt, un des objectifs également affiché par Nicolas Sarkozy, Uribe s'est rendu en Espagne après avoir rencontré à Bruxelles le haut représentant de la politique extérieure commune de l'Union européenne, Javier Solana. Au terme de son voyage, Uribe se rendra en Suisse pour assister au Forum de Davos, le club de discussions capitaliste.

Rencontre de Nicolas Sarkozy avec Uribe

OFFICIELLEMENT, Uribe est venu pour obtenir le soutien de la France, de l'Espagne et de la Suisse à la médiation proposée par l'église catholique pour un échange d'otages. C'est ce nouveau plan qu'Uribe a présenté à Nicolas Sarkozy et aux parents d'Ingrid Bétancourt (son fils et son ex-mari) qu'il a accepté de rencontrer. Ces derniers ont considéré cette rencontre comme positive. Mais pour la Fédération internationale des comités Ingrid Bétancourt, «Uribe est venu faire une propagande anti-FARC en Europe».

 

Les propositions d'Uribe

 

Ayant rompu ses relations avec le président vénézuélien Hugo Chavez, après lui avoir retiré sa mission de médiation avec les FARC pour un accord humanitaire, Uribe s'est trouvé confronté à la réussite de l'intervention d'Hugo Chavez pour la libération de Clara Rojas et de Consuela Rodriguez. On se souvient qu'en dépit de péripéties difficiles pour l'application de l'accord (l'affaire d'Emmanuel, le fils de Clara Rojas, un premier échec de libération des deux femmes) le 10 janvier les FARC libéraient Clara Rojas et Consuela Rodriguez. C'était un succès diplomatique pour Hugo Chavez que tentaient de minimiser les médias occidentaux dépités.

Ne renonçant pas à son objectif d'un accord humanitaire d'échange entre les 49 otages des FARC et 500 guerilleros emprisonnés par le gouvernement Uribe, Hugo Chavez proposait de retirer les FARC-CP (forces armées révolutionnaires de Colombie - armée du peuple) et l'ELN (armée de libération nationale) les deux guerillas révolutionnaires, de la liste des organisations terroristes. Cette proposition était adressée aux pays latino américains et à l'Union européenne. Au delà d'un accord humanitaire, cette proposition, si elle avait été acceptée par Uribe, aurait permis l'engagement d'un processus de paix. Cette proposition n'était pas utopique. Un temps, l'Union européenne n'avait pas copié son attitude sur celle des États-Unis. Les FARC étaient venues en Europe et une médiation avait été engagée entre les FARC et le gouvernement colombien, médiation de la France, de l'Espagne et de la Suisse. Non seulement Hugo Chavez maintient sa proposition mais l'Assemblée nationale vénézuélienne a approuvé cette proposition. A. Uribe a accusé Chavez d'ingérence dans les affaires colombiennes et de soutenir des narcotraficants. Chavez l'a alors traité de «lâche» et l'a accusé d'être le «pion des américains».

Fort du soutien des États-Unis mais néanmoins inquiet des initiatives d'Hugo Chavez, Uribe est donc venu en Europe défendre sa politique avec deux objectifs : le soutien à son «plan humanitaire» et surtout le maintien des FARC sur la liste des organisations terroristes. Or ce «plan humanitaire» n'a aucune chance d'aboutir. Il est proposé un échange humanitaire entre les 49 otages militaires politiques des FARC et 500 guerilleros dans une zone rurale quasi-déserte de 170 km2 sous la surveillance d'émissaires religieux et d'envoyés français, espagnols et russes. Les FARC réclament une zone démilitarisée autour des communes de Prodéra et Florida (120.000 habitants). Elles craignent un piège d'Uribe. Il est avéré que lors de la libération de Clara Rojas et Consuelo Rodriguez, les combats militaires continuaient et que les hélicoptères poursuivaient la surveillance de la jungle. Par ailleurs, dans la liste des 500 guerilleros figurent Simon Trimodad et Sonia emprisonnés aux États-Unis et que Paul Reyes, un commandant des FARC, avait déjà proposé aux États-Unis d'échanger contre les trois américains faits prisonniers. Nicolas Sarkozy a accepté le plan mais avec «des garanties d'indépendance et des moyens de discussions » (il n'écarte donc pas entièrement l'hypothèse de Chavez). En revanche sur «la qualification des FARC», il se déclare «solidaire de l'Europe». Mardi, Javier Solana a confirmé à Uribe que les FARC restaient bien sur la liste des organisations terroristes. Uribe peut repartir en Colombie, satisfait, il a bien atteint son principal objectif.

 

La guerre d'Uribe contre les FARC et l'ELN

 

Lors de sa conférence de presse à Paris, lundi après-midi, Uribe a expliqué sa politique de «sécurité démocratique» c'est à dire de lutte sans merci contre les FARC et l'ELN. Pour lui, les FARC sont des bandes armées de délinquants, des narco-traficants, des criminels contre les populations civiles. Il faut donc les exterminer. Et sa lutte aurait payé puisque les FARC sont en recul, que des milliers d'entre eux auraient été tués ou emprisonnés, certains ayant renoncé ou déserté. Dans sa lutte contre les guerillas, Uribe a en effet mis des moyens considérables, c'est le plan Patriote, suivi par le plan consolidation : les effectifs de l'armée et de la police sont passés de 200.000 en 2002 à 380.000 en 2007.

L'armée dispose d'hélicoptères et d'avions spécialisés dans «la lutte anti-terroriste». À ces effectifs s'ajoutent les paramilitaires (les AUC, groupes d'auto- défense recrutés par les grands propriétaires fonciers) qui ont été grâciés et joue le rôle d'auxiliaires de la police et de l'armée. S'ajoutent aussi les «conseillers américains» et les mercenaires recrutés par les compagnies armées américaines (ces derniers protègent surtout les oléoducs colombiens). Dans ces conditions, les FARC ont été contraintes de changer leur stratégie et d'opérer de fréquents déplacements dans la jungle. Mais selon les analystes politiques si la «sécurité démocratique» a affaibli les FARC, il ne faut pas les sousestimer. Elles ont gardé leur capacité d'intervention.

Uribe accuse les FARC de criminalité et d'être responsables des enlèvements. Or dans ce pays d'extrême violence où les enlèvements contre rançon sont importants, plus de 70 % de ces enlèvements sont le fait de petits groupes de délinquants, 20 % des FARC, moins de 8 % de l'ELN. Les «49 otages» sont pour les FARC des prisonniers politiques. L'accusation de narco-trafic n'est pas plus fondée, P. Reyes l'a de nombreuses fois démentie. Si les FARC protègent et taxent les paysans producteurs de coca, la production de la cocaïne et son exportation sont le fait du crime organisé et bien des commandants paramilitaires sont des narcotrafiquants. Et la lutte anti-drogue de la Colombie est un échec : 640 tonnes de cocaïne ont été fabriqués en 2005 contre 400 en 2004 (Sources : article de Laurent Daniel sociologue spécialiste des drogues illicites). Les paramilitaires transformés par Uribe en «véritables seigneurs de la guerre maîtres absolus de nombreuses régions qu'ils ont conquises et où ils se sont anracinés.» «Dans ces fiefs, il leur est désormais loisible de développer toute une gamme d'activités illicites. La privatisation de la guerre civile a aussi intensifié la concentration foncière qui a repris en Colombie dans les années 1980 en raison des achats massifs de terre par les narcos. Ces derniers sont aujourd'hui les plus grands propriétaires du pays où ils possèdent 50 % des terres arables» (selon L. Daniel).

Des milliers de paysans sont refoulés, déplacés. Contre ces grands propriétaires terriens, les FARC sont les défenseurs des petits paysans. Héritiers des guerillas paysannes, les FARC, fondés en 1964, se réclamant du marxisme-léninisme, ont un programme économique, social et politique : la réforme agraire, la socialisation des moyens de production et d'échanges, la démocratie politique. Tout comme l'ELN qui se réclame du guevarisme, les FARC en luttant contre le gouvernement Uribe, les paramilitaires et les grands propriétaires fonciers, luttent contre l'impérialisme, l'impérialisme américain qui dirige de fait la Colombie.

 

Le rôle majeur des États-Unis : le plan Colombie

 

Dans son action de «sécurité démocratique», Uribe est soutenu, conseillé par les États-Unis. Dans la détérioration des rapports entre la Colombie et le Vénézuéla, les États-Unis jouent un rôle fondamental, dangereux pour la Colombie et pour toute la région et notamment le Vénézuéla. John Walker, le chef de l'agence anti-drogue des États-Unis (DEA) vient de déclarer : «Je crois que c'est le moment d'assumer que le président Hugo Chavez est le grand facilitateur du transport de cocaïne vers l'Europe et d'autres parties de l'hémisphère».

Hugo Chavez un narco-traficant ? Il fallait l'oser. J. Walker proposera-t-il de réserver à Hugo Chavez le sort de Noriéga au Panama? Il est vrai que Hugo Chavez comme ensuite Evo Moralès en Bolivie, et Corréa ont expulsé les agents américains anti-drogue, coupables selon eux d'espionnage. La lutte contre les guerillas révolutionnaires est l'objectif principal du plan colombien au prétexte de lutter contre le narco-trafic. En fait, c'est la possibilité pour les États- Unis de contrôler la région puisqu'ils ont demandé aux États voisins de la Colombie d'y adhérer. Le Vénézuéla et l'Équateur refusent cette «coopération». Alors que le président Pestranas avait ouvert un processus de paix avec les FARC leur octroyant une zone démilitarisée, brusquement le 21 septembre 1999, il signe avec le président américain B. Clinton un «plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l'État», connu sous le nom de planColombie, de 7,5 milliards de dollars dont 1,6 versé par les États-Unis pour trois ans, aide américaine ensuite reconduite.

Depuis 2000, les États-Unis ont versé six milliards de dollars. L'essentiel de cette aide est allée à la police colombienne, et aux compagnies américaines de mercenaires qui effectuent ensemble l'épandage d'herbicide sur les champs de coca ainsi qu'à l'armée et aux paramilitaires. Des millions de litres d'herbicide ont été déversés, un herbicide fortement concentré fourni par Monsanto, la même société qui fournissait les produits d'exfoliation au Vietnam avec l'agent orange. Cette pratique est néfaste pour l'environnement en Amazonie et pour la santé des habitants Le gouvernement colombien et les États- Unis mènent une véritable guerre chimique contre les paysans colombiens et contre les FARC. Début 2007, G.W. Bush demandait au congrès l'attribution d'une rallonge de quatre milliards d'aide à la Colombie. On comprend ainsi l'entêtement et la fermeté d'A. Uribe, le «pion américain » hostile à tout processus de paix. On est loin des discours sur l'accord humanitaire.

 

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