RESPECTER LE NON IRLANDAIS

APRÈS LE REJET DU TRAITÉ DE LISBONNE PAR LES IRLANDAIS RESPECTER LE NON IRLANDAIS
MERCREDI, les députés ont écouté François Fillon, présenter les priorités de la présidence française de l'Union européenne qui aura lieu le 1er juillet. Un peu plus d'une heure de débats pour un sujet qui engage l'avenir de l'Union européenne et celui de la France. Encore, ne faut-il pas parler de débats puisqu'on a eu droit à une série d'interventions des représentants des différents groupes parlementaires, une séance sans vote. Seul le représentant du groupe GDR (Gauche démocratique et républicaine), le communiste Jean-Paul Lecocq a rendu hommage au peuple irlandais qui avait eu le courage de rejeter le traité de Lisbonne. Les autres représentants qui avaient pourtant abandonné la morgue qu'ils affichaient au lendemain du résultat, ont été plus prudents tout en regrettant le vote irlandais.
L'attitude des députés français rejoint celle des dirigeants européens qui tous, hormis le président tchèque Vaclav Klaus, regrettent et condamnent le vote irlandais, parfois de manière brutale. Le Premier ministre irlandais Brian Cowen est sommé de venir expliquer à ses partenaires, lors du sommet européen des 19 et 20 juin, les raisons du rejet et ajoute Jean-Claude Juncker, le Premier ministre luxembourgeois : "Il devra aussi montrer la voie pour sortir de la crise". La palme de l'arrogance envers le peuple irlandais revient à Georgio Napolitano, le président de la République italienne : "L'heure est venue d'accomplir un choix courageux pour ceux qui veulent donner un développement cohérent à la construction européenne, laissant en dehors ceux qui menacent de la bloquer". Le choix pour l'Irlande est donc de se soumettre ou se démettre.
Le référendum irlandais
Pour le processus de ratification du traité de Lisbonne dans les pays de l'Union européenne, seuls les Irlandais, de par leur constitution ont été appelés à se prononcer par référendum, le 13 juin dernier. Le non l'a emporté avec 53,4 % des voix contre 46,6 % pour le oui. Le taux de participation a été de 59,13 % (en 2001 lors du référendum sur le traité de Nice, il n'était que de 30 %).
Les médias français imputent ce "mauvais" résultat à la campagne menée par les autorités irlandaises, un dirigeant avait même annoncé qu'il ne l'avait pas lu. Or, le camp du oui (comme en France en 2005) était constitué par les partis majoritaires qu'ils soient au pouvoir (la droite) ou dans l'opposition : le Pianne Fail du Premier ministre Brian Cowen, les Verts et les démocrates progressistes pour la majorité au pouvoir, le Fine Gael, le parti travailliste pour l'opposition. En outre, les syndicats irlandais (le Congrès des syndicats), le patronat irlandais, l'Association des Fermiers irlandais, les Chambres de commerce appelaient à voter oui. L'Église catholique apportait discrètement sa caution. En revanche, hormis le Sinn Fein, parti nationaliste, républicain et de gauche radicale (membre du groupe de la Gauche unie européenne au Parlement européen), les autres partis sont peu influents (le parti communiste, le parti socialiste, le parti des travailleurs, le parti socialiste des travailleurs…). Militaient aussi pour le non des associations pacifistes, des syndicats indépendants. A droite, le mouvement patronal de l’homme d’affaires DeclanGanley, fondateur de libertas ainsi que des catholiques conservateurs appelaient aussi au non. À gauche, un collectif, le CAEUC dont faisait partie le Sinn Fein, a mené une campagne efficace d'explications. M. Barroso, le Président de la Commission européenne, B. Kouchner s'étaient déplacés à Dublin pour exhorter les Irlandais à accepter le traité. Quelques Français, partisans du non, tel J.-L. Mélenchon avaient apporter leur soutien au Collectif du non.
Les résultats connus, les commentateurs feignent de ne pas comprendre les Irlandais, des ingrats qui doivent leur prospérité à la générosité de l'Europe qui leur a fait bénéficier des fonds structurels. En 30 ans, l'Irlande, pays rural est devenu un pays industriel et de services. Le "Tigre celtique", comme le surnomment les journalistes, a un PIB supérieur à la moyenne européenne (5,7 %) et un taux de chômage inférieur à 5 % en 2006 et en 2007. Or, la réalité sociale est moins idyllique qu'on ne le dit. Ceux qui ont profité de la "prospérité" irlandaise, ce sont les investisseurs qui ont profité et des fonds structurels et d'une fiscalité basse. Ces investisseurs sont surtout étrangers, les multinationales principalement dans les services financiers et les industries à haute valeur ajoutée. Or, avec l'élargissement de l'Union européenne et l'accroissement de la concurrence, l'Irlande connaît à sont tour les délocalisations (Philips s'installe en Pologne), des usines ferment, à Dublin, Motorola, Alcatel réduisent leur effectif. Avec la crise financière, l'immobilier est touché, le chômage s'est développé en 2007 dans la construction. Du fait de l'achat de leur logement (77 % des Irlandais sont propriétaires), les ménages se sont endettés à 133 % de leurs revenus. Les coûts croissants de l'énergie ajoutés aux intérêts hypothécaires et à l'inflation (4 % en 2006) ont fait baisser le pouvoir d'achat. Pour les salariés, cette situation est le résultat des politiques menées dans l'Union européenne. Pour les agriculteurs, la politique agricole européenne et les renoncements face aux exigences de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) risquent de les ruiner. Aussi le non l'a-t-il emporté surtout dans les campagnes et dans les quartiers populaires urbains. Dublin, la capitale, a voté non. Le non a été majoritaire ches les femmes et les jeunes craignant pour leur avenir. Le traité de Lisbonne consolidait les politiques anti-sociales de l'Union européenne, de l'Europe capitaliste. Enfin, plus qu'en France en 2005, les Irlandais qui ont dû pendant des siècles lutter contre la colonisation anglaise, ont été sensibles à l'accentuation de perte de souveraineté nationale que représentait le traité. Attachés à leur neutralité, ils ont refusé l'OTAN et la militarisation de l'Union européenne.
Le traité de Lisbonne, en effet, plus encore que le traité constitutionnel européen, renforce la dépendance de l'Union européenne vis à vis de l'OTAN (article 17-4) «en tant que fondement de la défense collective, l'instance de sa mise en oeuvre» et alors que «les États membres s'engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires». À cet égard, la déclaration de José Barroso félicitant le gouvernement Irlandais pour l'envoi de soldats au Tchad, à la frontière du Darfour n'a sûrement pas été favorable au oui. Pas plus que la décision de Nicolas Sarkozy de faire de la défense une priorité de la présidence française de l'Union européenne. Dans une large mesure, le non irlandais rejoint le non français et le non néerlandais, car leurs problèmes sont ceux de tous les peuples européens.
La présidence française
Ratifié, le traité était applicable au 1er janvier 2009, même si les Polonais avaient obtenu que certaines dispositions ne le soient qu'en 2012. Il revenait à la France de préparer cette entrée en vigueur, notamment la recherche de candidats pour les postes créés : un président de l'union, un ministre des affaires étrangères. La tâche sera tout autre : proposer une solution pour sortir de la situation créée par le non irlandais. Nicolas Sarkozy estime que sa tâche est d'éviter que «l'incident irlandais ne devienne une crise» et maintient les quatre priorités qu'il a définies pour sa présidence : l'agriculture, le changement climatique, l'immigration et la défense. Pour JP Jouyet, le secrétaire d'état chargé des affaires européennes «le délai probable qui en découle (du non irlandais) pour l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne n'empêche pas la présidence française de travailler». Le gouvernement français estime donc, comme José Barroso que l'application du traité de Lisbonne est simplement retardée. Les quatre priorités définies peuventelles être abordées dans le cadre du traité de Nice ou dans celui du traité de Lisbonne ? - la question des changements climatiques a déjà été abordées lors d'un précédent sommet et par la Commission européenne. - L'adoption d'un pacte sur l'immigration ne serait que la continuité de la scandaleuse «directive sur le retour» présentée par la Commission et qui vient d'être adoptée par le Parlement européen ce mercredi. - L'avenir de la PAC intéresse tout autant les agriculteurs irlandais que les agriculteurs français. Pour l'heure, éleveurs français et éleveurs irlandais sont tout aussi mécontents de la baisse de leurs revenus. En revanche, on voit mal comment sans le traité de Lisbonne, la question de la défense ne peut être abordée. Or, pour Nicolas Sarkozy qui vient de révèler les orientations du Livre Blanc et ses orientations militaires, comme pour les pays européens membres de l'OTAN, il s'agissait de la question fondamentale.
Après tout, la «tournée d'adieu» de G.W. Bush en Europe n'avait-elle pas pour but de renforcer les liens EuropeÉtats- Unis dans le cadre de l'OTAN ? L'activité de la présidence française, quoi qu'en dise Jouyet (et Sarkozy) est bel et bien subordonnée au non irlandais, à l'acceptation de l'Irlande de renier son référendum.
Le passage en force du traité de Lisbonne
«Le traité est fini» dit Vaclav Klaus, «le traité est vivant» affirme Barroso. Si l'on s'en tient au référendum irlandais, le traité est effectivement caduc puisqu'il ne peut être adopté qu'à l'unanimité des pays membres. Or la plupart des dirigeants européens n'entendent pas abandonner le traité de Lisbonne. Ils ne veulent pas entendre parler de renégocier un autre traité et estiment que le traité de Nice n'est plus adapté à la construction européenne. Le traité de Lisbonne comme feue la constitution européenne leur permettrait de créer la sainte alliance des élites politiques européennes toutes dévouées aux marchés financiers contre les peuples dépouillés de toute initiative. Pour atteindre cet objectif de maintenir à tout prix le traité de Lisbonne, une seule solution : faire revoter les Irlandais, comme en 2001 lors de la ratification du traité de Nice, ou comme les Danois lors du traité de Maastricht.
Dès la publication des résultats du référendum, Angela Merkel, la chancelière allemande et Nicolas Sarkozy demandaient dans un communiqué commun la poursuite de ratification du traité. À l'heure actuelle, 18 pays ont déjà ratifié le traité par la voie parlementaire. Il reste donc à faire voter 8 pays (Belgique, Italie, Chypre, Espagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède, République Tchèque). Le scénario imaginé est donc une ratification de tous les pays et d'obliger l'Irlande à revoter quitte à la marginaliser en lui donnant un statut particulier, sous couvert de dérogations.
Comme le déclarait à l'Assemblée nationale, le président de la Commission des affaires étrangères A. Poniatowski : «Les Irlandais ont le droit de refuser le traité mais ils ne sauraient empêcher les 26 autres pays à l'adopter». À la fête de Marseille pour le lancement de la présidence française, le recours au référendum a été remis en cause. Pour J.P. Jouyet : «la démocratie représentative est plus adaptée lorsqu'il s'agit d'enjeux internationaux ». Car c'est bien connu, les peuples sont ignares, seules les élites peuvent juger. Mais il arrive que les peuples se révoltent.
Le NON du Peuple irlandais au Traité constitutionnel Sarkozy Une victoire de la démocratie contre l’Europe libérale !
«Le choix souverain que le peuple irlandais a effectué le 12 juin en rejetant le Traité de Lisbonne est une victoire pour la démocratie et pour l’Europe. LE Peuple irlandais fait payer indirectement à Sarkozy, sa trahison du choix démocratique du Peuple Français. En effet, lors de la campagne électorale des présidentielles, Nicolas Sarkozy avait déclaré prendre acte du choix majoritaire des Français de rejeter le Traité constitutionnel européen. Mais dès qu’il a été élu, Sarkozy s’est empressé de faire le contraire de ce qu’il avait promis. Il a négocié avec nos partenaires européens un nouveau traité qui en les dissimulant, reprenait sur le fond toutes les dispositions antisociales de feu la Constitution européenne. N’écoutant que leur peur du suffrage universel, les dirigeants des gouvernements européens décidèrent de faire adopter ce traité uniquement par la voie parlementaire, privant les peuples de toute expression démocratique, à l’exception de l’Irlande en raison sa constitution qui rendait obligatoire un référendum. Malheureusement ce «mauvais coup» contre les peuples s’est organisé avec la complicité active des Partis socialistes français et européens. Mais leur coup à manqué grâce au Peuple irlandais, pour paraphraser les paroles de la Carmagnole. Comme en France et en Hollande en 2005, ce sont les voix des salariés et de ceux qui souffrent le plus de l’Europe libérale, qui ont fait la différence en se portant massivement sur le NON. Ces voix sont aussi porteuses des luttes européennes pour l’augmentation des salaires, contre les privatisations, contre le démantèlement des services publics et de la protection sociale. Derrière les NON irlandais, français et hollandais, il y a aussi la colère des travailleurs des ports et de la route, des agriculteurs, des pêcheurs d’Europe. Il y a le refus de travailler 48 heures voir 65 heures hebdomadaires comme la Commission européenne voudrait l’imposer. Il est temps de tirer les leçons des NON français, hollandais et irlandais, et d’entendre enfin les voix des peuples européens : L’Union européenne ne peut plus se construire contre les salariés et au seul profit des nantis. Le Traité de Lisbonne doit être définitivement enterré. Il faut démocratiser radicalement les institutions européennes, pour que les peuples d’Europe redeviennent maître de leur destin. Pour ma part, j’ai la conviction profonde, que face aux défis sociaux, écologiques, énergétiques et démographiques de ce début de siècle, face aux enjeux de la révolution informationnelle, nous avons plus que jamais besoin d’Europe. Mais d’une Europe sociale qui s’organise autour du juste échange et de la coopération, et non pas autour du tout marché et de la concurrence entre les peuples. Les peuples d’Europe ont besoin d’un véritable projet européen fondateur qui unifie ce continent autour d’objectifs de paix, de bien être, de sécurité sociale et de libre développement de tous.»
Jacky Hénin Député au Parlement Européen