P. MACHEREY-RESTER FIDÈLE À L'«ÉNIGMATIQUE» DES THESES SUR FEUERBACH
Rester fidèle à l'«énigmatique»
des «thèses» sur Feuerbach
Publiées pour la première fois par Friedrich Engels en appendice à son Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), ce qui depuis lors est nommé les Thèses sur Feuerbach - ensemble de notes manuscrites rédigées par Karl Marx en 1845 à l'adresse de Feuerbach et jusqu'alors abandonnées «à la critique rongeuse des souris» - ont fait l'objet de nombreux commentaires de la part de ceux qui se sont attaché à saisir le rapport de la pensée du révolutionnaire communiste et de la philosophie.
Par Jérôme Skalski
Dans le livre qu'il leur consacre et qui s'intitule, laconiquement, Marx 1845 - Les «thèses» sur Feuerbach, Pierre Macherey, de manière critique, renoue le fil de cette effort collectif avec le souci de la plus grande rigueur c'est-à-dire, au-delà de la référence aux aphorismes qui les constituent comme à des «formules magiques», dans le souci de s'engager, par leur lecture, dans le processus de pensée qu'elles initient.
Lire au sens fort du terme
«S'intéresser aux «thèses» sur Feuerbach, explique Pierre Macherey dans l'avant-propos de son ouvrage, les lire au sens fort du terme pour leur faire dire le maximum de ce qu'elles peuvent énoncer, tout en évitant le risque à tout moment menaçant de la surinterprétation, ce n'est pas attendre qu'elles délivrent un message dont la teneur achevée puisse être pour toujours enregistrée et consommée, mais c'est plutôt y voir le témoignage d'un véritable acte de pensée, qui tire de ses incertitudes la force d'avancer, à ses risques et à ses frais, dans une direction non préalablement fixée, et qu'il vaut la peine de prendre aux mots (...) : saisir ces «thèses» au vif de leurs mots et par là, peut-être, arriver à mieux comprendre ce que parler et penser veut dire, lorsqu'ils sont pratiqués au point de leur plus haute tension, dans une perspective qui, dirait peut-être Marx, ne soit pas seulement d'interprétation, mais aussi de transformation et de réel changement.»
L'un des textes les plus énigmatique de l'histoire de la philosophie
Extrait par Friedrich Engels d'un vieux cahier manuscrit dont il avait hérité, le texte des Thèses sur Feuerbach de Karl Marx, «pour autant qu'il soit légitime de les désigner de ce nom de texte», est, comme le souligne Pierre Macherey dans l'introduction de son livre, «l'un des texte ou écrits les plus énigmatique de l'histoire de la philosophie». Reprenant à son compte la remarque que fait à ce sujet Louis Althusser dans la préface de Pour Marx (1965) soulignant «l'énigmatique de ces onze thèses faussement transparentes» qui frappent tel un «éclair éblouit», l'auteur de Marx 1845 - Les «thèses» sur Feuerbach prévient : «Il faut voir dans les notes de Marx (...) tout le contraire d'une «exposition» au sens dogmatique du terme. Quelque chose les précède, autre chose les suit ; c'est pourquoi il faut résister à la tentation de les autonomiser, comme si leur contenu était tombé du ciel, ce qui a automatiquement pour effet de leur conférer une portée doctrinale achevée, et d'en systématiser abusivement le contenu. Les thèses, c'est du moins ainsi qu'il faudrait les prendre, n'exposent pas une pensée déjà toute faite, mais elles sont comme à la recherche d'une pensée qui, si elle le sera jamais, n'est pas encore élaborée, parce qu'elle se présente en gestation, sous forme d'ébauche mal dégrossie, avec ses anticipations, ses retards, ses succès, ses remords, donc davantage inachevée qu'achevée. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ces notes rédigées à la hâte par Marx à la fois se prêtent et résistent à l'interprétation : on est souvent tenté de leur faire dire plus qu'elles ne disent bien qu'elles s'y dérobent et soient aussi de l'ordre de l'ininterprétable, ce qui constitue, comme le disait Althusser, leur «énigmatique» auquel il faut rester fidèle.»
Se resaisir de l'acte même de l'adresse de 1845
Rester fidèle à cet «énigmatique» sans cependant céder à la torpeur qu'il pourrait susciter, c'est s'insérer méthodiquement dans le mouvement de lutte de classe théorique dont témoigne l'adresse de 1845 à Feuerbach. C'est à cet acte que l'ouvrage de Pierre Macherey veut s'«essayer» : s'«essayer» - c'est-à-dire s'éprouver au sens où, la main sur l'outil, on s'éprouve à une tâche – à un «décryptage» qui de l'ordre et de la connexion réelles des matériaux du texte des «thèses» sur Feuerbach de Karl Marx, «thèses» saisies «une à une, dans l'ordre où elles se présentent», fait émerger l'ordre et la connexion des idées qui s'y traduisent : se resaisir de l'acte même qu'elles expriment. Issu d'un travail collectif, il engage à cet effort collectivement. Un livre de chevet ? - Non, un livre pour l'atelier : à mettre à sur tous les établis...
| Ad Feurbach
Ainsi que l'explique Friedrich Engels dans son Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), livre dans lequel le collaborateur de Karl Marx s'efforce, cinq ans après la mort de son ami, d'éclairer les rapports de ce qui deviendra le «marxisme» avec la philosophie, la parution de l'Essence du christianisme de Feuerbach en 1841 fit l'effet d'un coup de tonnerre dans le ciel intellectuel allemand par sa critique matérialiste de la philosophie de Hegel alors régnante : « La nature existe indépendamment de toute philosophie ; elle est la base sur laquelle nous autres hommes, nous-mêmes produits de la nature, avons grandi ; en dehors de la nature et des hommes, il n'y a rien, et les êtres supérieurs créés par notre imagination religieuse se sont que le reflet fantastique de notre être propre. L'enchantement était rompu ; le « système » [de Hegel n.d.l.r.] était brisé et jeté au rancart (...)». Engels souligne : «Il faut avoir éprouvé soi-même l'action libératrice de ce livre pour s'en faire une idée. L'enthousiasme fut général : nous fûmes tous momentanément des «feuerbachiens». On peut voir, en lisant La Sainte Famille (1844), avec quel enthousiasme Marx salua cette nouvelle façon de voir et à quel point - malgré toutes ses réserves critiques - il fut influencé par elle.»
Nous fûmes tous des «feuerbachiens»
Ce moment d'«enthousiasme» et de raliement à la cause «feuerbachienne» de Marx et d'Engels fut cependant de courte durée. Son insuffisance rapidement manifestée. «Le pas, explique Friedrich Engels, que Feuerbach ne fit point ne pouvait manquer d'être fait ; le culte de l'homme abstrait qui constituait le centre de la nouvelle religion feuerbachienne devait nécessairement être remplacé par la science des hommes réels et de leur développement historique.» Ce pas, ce fut Karl Marx qui le fit. Les onze notes manuscrites adressées scripturalement par Marx à Feuerbach - Marx écrit : «Ad Feuerbach» en tête des pages du cahier portant ces notes manuscrites - qui, publiées pour la première fois en 1888 par Friedrich Engels, seront bientôt désignées sous le nom de Thèses sur Feuerbach, sont l'une des premières manifestation théorique de la conception proprement marxienne du matérialisme, conception qui développe une critique radicale du matérialisme au-dela de la critique feuerbachienne de l'idéalisme hégélien. Malgré et peut-être à cause de leur extrême condensation , elles constituent un texte clef de ce deviendra et devient avec et par-dela Karl Marx, le «marxisme». |
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Pierre Macherey, Marx 1845 - Les «thèses» sur Feuerbach, ed. Multitudes/Amsterdam, Paris, 2008, 237 pages, 9,80 €.
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