LIBERTE 62 - ALLER VERS UNE POLITIQUE EUROPÉENNE SUCRIÈRE DURABLE ...
ALLER VERS UNE POLITIQUE EUROPÉENNE SUCRIÈRE DURABLE ET SOLIDAIRE
Alors quʼun récent rapport de lʼOCDE annonce une forte hausse des prix alimentaires dans la prochaine décennie, une rupture radicale avec les orientations ultra-libérale de la politique agricole de lʼOMC et de lʼUnion européenne est plus quʼurgente. Dans le domaine de la politique sucrière, les propositions faites par Jacky Hénin pour mettre en oeuvre “une véritable réforme du marché du sucre” sont de la plus grande actualité.
Par Jérôme Skalski
LES négociations sur le commerce international menée dans le cadre de lʼOMC se sont terminées à Genève sans accord à la fin du mois de juillet. Elles nʼont cependant pas entamé la volonté des tenants dʼun capitalisme débridé dans le domaine du commerce et de la production agricoles de pousser à bout la logique ultra-libérale du “cycle de Doha”. En témoigne, par exemple, la récente déclaration du commissaire européen au commerce Peter Mandelson pour qui, en dépit de lʼévidence, “la leçon que les gouvernements, ministres et négociateurs devraient tirer de lʼactuelle crise, cʼest que lʼéconomie mondiale a besoin dʼêtre renforcée ” par “lʼaboutissement heureux des négociations du cycle de Doha”. En témoigne également la promesse faite par le directeur de lʼOMC Pascal Lamy dʼessayer au plus vite “de remettre le train sur les rails”.
Ils nʼont rien appris...
LʼInde, en exigeant “un mécanisme spécial de sauvegarde” consistant à relever sensiblement les tarifs douaniers aux frontières lorsque trop de produits importés provoquent un effondrement des cours sur le marché intérieur, a donc obtenu un “sursis” pour lʼagriculture mondiale, “sursis” qui devrait être favorable au développement, en France comme dans le reste du monde, du front grandissant de résistance aux réformes impulsées par lʼOMC. En cas dʼaccord, les aides à la production agricole en Europe étaient appelées à diminuer entre 60 et 80 % en lʼespace de quelques années. Les tarifs douaniers à ses frontières auraient été réduits de 60 à 70 % sur des produits aussi divers que le blé dur, le blé tendre, la viande bovine, ovine, porcine, les volailles et les fromages.
Dʼun côté, un véritable bradage des agricultures de lʼUE, et notamment de lʼagriculture française et de lʼautre, sous couvert de “mettre la libéralisation des échanges au service des pays pauvres”, entre autres, la ruine de millions de paysans dans les pays du Sud, des conséquences environnementales désastreuses et lʼaggravation de la crise alimentaire mondiale le tout orchestré par lʼOMC avec la complicité active des autorités de lʼUnion européenne.
Lʼexemple du sucre
Lʼaction menée par la Commission européenne dans le processus de libéralisation du commerce mondial du sucre est, à cet égard, “exemplaire” de cette politique ultra-libérale au service des intérêts des multinationales. Dans une intervention destinée à la commission “commerce international” du Parlement européen datée du mois dʼoctobre 2004, le député européen communiste Jacky Hénin prévenait : “Réduire le prix de la tonne de sucre de 36 %, comme le propose la Commission européenne dʼici 2008, serait catastrophique pour lʼemploi dans nos régions de production et de raffinage de la betterave. (...) Ce nʼest, économiquement et socialement, ni tenable, ni sérieux, même avec des aides à la reconversion. Les mesures de réduction des quotas de 2,8 millions de tonnes dʼici 2008, et la possibilité dʼorganiser le “transfert de quotas” dʼun pays à un autre, me paraissent toutes aussi nuisibles que la politique de baisse forcenée des prix. Justifier ces mesures ultra-libérales par la nécessité dʼaider les pays ACP (Afrique Caraïbe et Pacifique), relève tout simplement du cynisme le plus absolu. En effet, lʼexpérience, notamment au Brésil, a montré que le système de libéralisation à tout crin des marchés voulu par lʼOMC et trop souvent accepté par lʼUnion européenne, ne profite ni aux paysans pauvres ou moyens des pays du sud, ni aux consommateurs occidentaux. Par contre, il détruit des milliers dʼemplois au nord comme au sud de la planète, et il gonfle les profits des multinationales de lʼagro-alimentaire. ”
Un avertissement plus que pertinent
Au regard des événements qui se sont déroulés depuis, lʼavertissement était plus que pertinent. Le 22 juin 2005, sous la pression de lʼOMC et de pays tels que le Brésil, lʼAustralie et la Thaïlande, la Commission européenne lance sa “proposition ” de réforme du marché du sucre. Au programme, à partir de 2006, une baisse du prix de la betteraves de 38 %, la baisse du prix du sucre à la production de 36 %, la diminution des exportations de sucre - ramenées de 6 millions de tonnes à 1,4 million de tonnes de sucre par an - et lʼaugmentation des importations de sucre dans lʼUnion européenne. En juillet 2005, les planteurs français et européens se rendent à Bruxelles pour faire entendre leur voix.
Le nouveau règlement sucre entre en application le 1er juillet 2006. En six mois, le prix de la betterave sucrière baisse de 23 %, à 32,9 /t de betteraves, la baisse de prix nʼétant compensée quʼà hauteur de 60 %. Cette baisse des prix, associée à un retrait de 15 % de la production de sucre française, pénalise de façon très importante le revenu des planteurs de betteraves que lʼon estime en baisse dʼenviron 20 %. Le prix du sucre reste inchangé pour le consommateur en 2006/07 alors que le prix de référence des fabricants diminue de 20 %. Près de 1,5 million de tonnes de quotas sont “libérées” dans le cadre du régime de restructuration. LʼIrlande abandonne 100% de sa production de sucre. LʼItalie et le Portugal renoncent à 50% de leurs quotas. Le marché européen du sucre présente un important risque de déséquilibre.
Des conséquences désastreuses
Le 26 septembre 2007, les ministres de lʼagriculture de lʼUnion européenne approuvent une nouvelle série de modifications du régime de restructuration du secteur sucrier qui devraient permettre de diminuer encore la production sucrière de lʼUE de 3,8 millions de tonnes, en plus des 2,2 millions déjà abandonnées en 2006 et 2007. Dʼexportatrice nette, lʼUnion européenne deviendrait déficitaire en sucre. Dʼici 2010, elle passerait de 20 millions de tonnes de production à 12,5 millions pour une consommation de 16,5 millions de tonnes, les importations augmentant de 2 à 4 millions de tonnes. Pour la France, les conséquences programmées de cet accord sont plus que négatives. Pour la quasi-totalité dʼentre elles, les entreprises sucrières françaises doivent abandonner de 15 à 20 % de leur quota sucre en 2008-2009 et engager des restructurations importantes accompagnées de fermetures dʼusines : Marconnelle (62), Abbeville (80), Vic-sur-Aisne (02), Aiserey (21), Guignicourt (02)...
Sur le plan agricole, une diminution des surfaces est programmée avec dans certaines zones, la disparition de bassin betteravier et des pertes dʼemplois dans les zones rurales concernées. Pour les pays émergents, le caractère négatif de cet accord ne lʼest pas moins. En témoigne, au Brésil par exemple, le développement de la culture de la canne à sucre transgénique ainsi que les revendications du Mouvement des Sans Terre pour “lutter contre le défrichement et le brûlage des forêts natives pour lʼexpansion du latifundium” et “combattre (...) la monoculture à grande échelle de (...) la canne à sucre”.
“Aller vers une politique européenne sucrière durable et solidaire”
Actuellement, une pénurie de sucre affecte le marché industriel européen. Alors quʼun récent rapport de lʼOCDE annonce une forte hausse des prix alimentaires dans la prochaine décennie - une augmentation de 20% environ pour la viande bovine et porcine, de quelque 30% pour le sucre brut et le sucre blanc, de 40% à 60% pour le blé, le maïs et le lait écrémé en poudre pour la période 2008-2017 – une rupture radicale avec lʼorientation ultra-libérale de la politique de lʼOMC et de lʼUE est plus quʼurgente.
Dans le domaine de la politique sucrière, les propositions faites par Jacky Hénin pour mettre en oeuvre “une véritable réforme du marché du sucre” sont de la plus grande actualité. Elles reposent sur “ le maintien des prix et des quotas avec une nouvelle répartition favorisant les petits producteurs, la disparition des subventions favorisant le dumping social. Lʼinvestissement dans les biocarburants à base de betterave et de canne. Des prêts bonifiés pour les producteurs et les transformateurs qui investissent dans la modernisation, la recherche et lʼemploi” ainsi que sur le fait de “lier lʼaccès au marché européen à des clauses sociales, de véritables aides au développement et à la modernisation des pays ACP (Afrique Caraïbe et Pacifique) pour quʼils développent leurs marchés intérieurs.” Ainsi que le député communiste au Parlement européen lʼindique dans la lettre de juillet 2005 de la délégation française du groupe GU : “Avec de telles dispositions, nous pourrions aller vers une politique européenne sucrière durable et solidaire”.