LIBERTE 62 - ELLIS ISLAND, LÀ OÙ SE BRISAIT LE “RÊVEAMÉRICAIN“

Publié le par Liberté 62

ELLIS ISLAND, LÀ OÙ SE BRISAIT LE “RÊVEAMÉRICAIN“

 

Par Pierre Pirierros

 

Ellis Island, musée actuel et ressourcement historique. (Photos Liberté 62, P.P.) Là où se brisait le rêve américain.

 

APRÈS plusieurs visites dans les musées de New York dont la disposition change au gré des aménagements divers et des acquisitions nouvelles : MoMa, Metropolitan, Guggenheim, Whitney museum, New art museum, New museumof contemporary art, ces institutions qui méritent à elles seules le déplacement, c'est un autre lieu historique qui mérite l'intérêt, “Ellis Island”. Et voilà que récemment, notre curiosité nous amène à prendre le bac à Battery Park et à nous rendre à “Ellis island”. Et là cʼest tout un monde, un bouleversement, une fresque quasi murale qui sʼoffre à notre regard.Cʼest lʼendroit où se brisait le “rêve américain” car entre 1892 et 1924 ce ne sont pasmoins de 12millions dʼimmigrants qui ont mis le pied sur ce bout de terre de 11 hectares, face à une statue de la Liberté qui a du mal à cacher sa véritable identité et dʼidentité il en est question tout au long de lʼhistoire de cette station de contrôle de lʼimmigration. Et pourtant, des responsables dʼexpositions ont eu lʼidée intéressante de faire participer des créateurs dʼaujourdʼhui dans une “terre” qui semblait figée dans un passé et dans un consensus normatif. Il n'y a pas de limites dans l'art ni dans la façon de travailler. À la fin des années 2000, tout lʼensemble dʼEllis Island fut repensé pour donner au visiteur lʼimage exacte de lʼarrivée - et de son retour - de lʼimmigrant. Quais, salles dʼexpositions des valises et paniers percés (ou pas), murs dʼimages, bannière étoilée, journaux des diverses nations, mais aussi revendications et désespoir de ne pas pouvoir y demeurer : le déroulement se fait dans une conception muséographique et ludique des plus pédagogiques. Alors quʼau loin retentissaient les sirènes des bateaux qui repartaient avec toutes celles et tous ceux qui ne répondaient pas aux critères médicaux, très stricts et très pointilleux.

Cʼest de la vieille Europe que sont arrivés, à une cadence effrénée, les immigrants qui, venus dʼAllemagne, dʼIrlande, de Pologne, dʼItalie, de Grèce, de Tchécoslovaquie, d'Europe de l'est, posaient le pied sur un sol qui allait soit les absorber et les intégrer soit les rejeter et les regrouper. Le communautarisme volontariste et lʼassimilation obligatoire par lʼapprentissage de la langue allaient de pair. Tout à “Ellis island national monument” est caractéristique de la vie de ces arrivants désorientés, affaiblis par des semaines de voyages par des mers démontées, avides de pouvoir travailler dans lʼindustrie ou lʼagriculture, déjàmécanisée. La langue et lʼapprentissage de celle-ci est un facteur décisif dans une intégration voulue, et “non subie”. Il y a des repères qui parlent dʼeux-mêmes, ainsi les femmes suivaient les desiderata de leurs maris. Dans la plupart des cas, ce sont des familles entières qui voulaient vivre une autre expérience, poussées par la pauvreté et les vicissitudes de leur pays dʼorigine. Les facteurs culturels ont été au coeur des vagues successives dʼimmigration et dans cette acculturation, les religions catholiques, juives, orthodoxes ou protestantes, jouent aussi le rôle dʼidentification à une communauté donnée puisque les pratiques se font toujours en langue du pays de provenance.

 

Contrôles féroces

 

À Ellis Island, tout évoque cette"autre vie" et les organisateurs des expositions, des spécialistes de sociologie, dʼethnologie, de culture européenne, nʼont pas voulu encenser un tel lieu qui - et la visite nous le montre - nʼest pas a priori un lieu dʼaccueil mais un “sas” de décompression où les règles de contrôle sont féroces et où les fonctionnaires de lʼimmigration ne plaisantent avec rien.

Cʼest un endroit de lʼhumiliation et de la classification par catégorie ethnique ; la décision arbitraire des autorités “dʼaccueil” donnera le signal à lʼorganisation dʼun travail et dʼune destination aménagée répondant aux souhaits des industriels qui pouvaient sans vergogne exploiter (sans merci dans un premier temps) une main dʼoeuvre déboussolée et désireuse dʼavoir, enfin, un salaire.

 

Lʼargent...

 

Entre 1903 et 1914, plus de 2000 personnes y passaient chaque jour. Ellis Island représentait une somme indescriptible dʼobligations administratives de toutes sortes et dʼun contrôle sanitaire des plus sévères. Elia Kazan, cinéaste grec de Turquie orientale en fait une description précise dans son film remarquable “America, America” avec un “message” codé des plus sensibles, ceux qui viennent avec de lʼargent nʼauront jamais lemême sort que ceux qui arrivent les poches vides. Lʼargent appelle lʼargent et le “rêve américain” sʼapparentait seulement à la délivrance de la carte de débarquement, symbole de tout et de rien. À Ellis Island, néanmoins, 5% des immigrants devaient reprendre le bateau du retour car la dénomination “personna non grata” leur était immédiatement accolée car ils ne répondaient pas au contrôle sanitaire.

L'Escalier de la Séparation (Stairway of Separation) servait d'aiguillage final.Les 95%depersonnes admises pouvaient se rendre à un bureau de change et au guichet des ferry-boats pour New Jersey ou Manhattan... Lʼintégration, lʼassimilation, ne sont pas que des concepts, ils reposent sur des pratiques complexes, humaines, sociologiques, mais ne sont jamais simples. Entre lʼintégration et lʼassimilation, les nuances sont énormes.

La force muséale dʼEllis Island est rappelée automatiquement par les 22millions de noms extraits des listes d'arrivées de passagers entre janvier 1892 et décembre 1924, parmi lesquels des étrangers, des membres d'équipage, des étrangers non immigrants, des déportés, et des gens qui avaient raté le bateau. La première vague importante d'immigration, en provenance d'Europe, aura lieu entre 1840 et 1860.

Elle sera essentiellement composée d'Irlandais, d'Allemands et de Juifs d'Europe de l'Est. Ces derniers seront contrôlés, dans le Down town actuel, à Castle Garden.

 

Répertoire permanent

 

Aujourdʼhui, une visite à New York, passe forcément par Ellis Island. Nous y avons vu des familles irlandaises pleurer à la lecture des noms de leurs aïeux, des Italiens décortiquer les journaux de leurs compatriotes, des Grecs se faire photographier devant les tenues dʼevzones de leurs trisaïeux, des Français inspecter les innombrables malles, valises, bagages divers, balluchons,malettes, disposés à même le sol.

Ellis Island est un répertoire permanent des connaissances humaines et met en évidence également les turpitudes dʼun certain état dʼesprit. Tout au bout de Manhattan, les bateaux vont et viennent, à allure rapide, entre Battery Park et Ellis Island. Plus haut, sur la 5ème, se dresse, majestueusement, leMetropolitan museum. Des temples égyptiens entiers ont été reconstruits. Plus loin encore, tout au nord de Manhattan, ce sont les “Cloisters” bâtis à lʼidentique des cloîtres romans avec des sculptures médiévales du midi de la France, du Languedoc, de Gascogne...

Qui a parlé de politique dʼacquisitions ? New York est à elle seule une ville quimêleHistoire et curiosité insatiable.

 

 

 

 

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Publié dans Culture

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