ÉLECTIONS LÉGISLATIVES AU MAROC - LE MAROC ET L’ISLAMISME

Liberté 62 n°774 - Le 14 Septembre 2007 - 14 -Monde
ÉLECTIONS LÉGISLATIVES AU MAROC
LE MAROC ET L’ISLAMISME
Le 8 septembre, les 15,5 millions d’électeurs marocains étaient appelés à élire les 325 députés de la 1ère chambre du Parlement.
ON attendait un triomphe pour le PJD (Parti de la Justice et du Développement), un parti islamiste “modéré”. Or, le PJD n'arrive qu'en 2ème position derrière l'Istiqlal, le vieux parti islamo- nationaliste. Le trait dominant de ces élections est l'abstention : plus de 63 % des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes. Cette caractéristique interroge : un revers pour les islamistes pour la plupart des commentateurs ? Une désaffection, une méfiance à l'égard des politiques installés ? L'organisation islamiste "Justice et Bienfaisance", dont l'éloignement avec le PJD n'est pas toujours évident, avait appelé au boycott des élections, de même que les autres groupes islamistes radicaux. Ils vont pouvoir s'attribuer le fort taux d'abstention. Islamisme "modéré" et islamisme radical dominent la vie politique du Maroc.
Les islamistes au Maroc
Le Maroc se présente comme une monarchie parlementaire, «démocratique» reconnue comme telle par l'Union européenne et les Etats-Unis. Il est vrai que le roi Mohammed VI a abandonné le régime de dictature militaire sanglante de son père Hassan II pour s'engager dans des réformes, dont la Constitution de 1997, mais l'Islam domine toute la société et toute la vie politique. Le Maroc reste une monarchie de droit divin et le roi est le commandeur des croyants. Et tous les partis politiques, à part quelques petits partis d'extrême gauche ne se réclament pas de la laïcité et ne demandent pas un État laïque. L'existence d'un islamisme au Maroc peut donc paraître incompréhensible. En fait, l'islamisme est une réaction face à la corruption politique et sociale, une situation économique et sociale particulièrement difficile. Les islamistes refusent la modernisation opérée par la monarchie. Les uns, ceux qui se réclament d'un islamisme radical souhaitent l'application de la charia, la loi musulmane, les autres, les plus modérés, réclament plus de religiosité, de morale et de justice. Entre les deux des passerelles sont donc possibles. L'islamisme radical s'est manifesté au Maroc notamment en mai 2003 par les attentats de Casablanca et en mars 2004 par les attentats de Madrid où sont surtout impliqués des Marocains.
Alors que Mohammed VI, fidèle allié des Etats-Unis, a déclaré la guerre au terrorisme après avoir condamné avec force les attentats du 11 septembre à New York, donné son aval au projet de G.W. Bush de "Grand Moyen-Orient démocratique", les islamistes et notamment ceux du GICM (groupe islamiste des combattants marocains) s'opposent aux Occidentaux, aux Américains et à leurs alliés, à la suprématie occidentale par la terreur et la violence, proches des idées d'Al Qayda.
Les islamistes modérés affirment condamner la violence et respecter la légalité. Créé il y a une dizaine d'années, le PJD, qui influence surtout les classes moyennes et les intellectuels (universitaires, ingénieurs…), est surtout implanté dans les villes. Mais, il ne parvient ni à rallier les classes populaires, ni, surtout, à s'implanter dans les zones rurales. En 2002, ils avaient créé la surprise en obtenant 42 sièges alors qu'ils n'étaient pas présents dans toutes les circonscriptions. En 2007, ils gagnent 5 sièges (47 députés) en étant davantage présents et sont aussi le 2ème parti derrière l'Istiqlal. Le PJD prétend être le 1e r parti en voix alors qu'il n'obtient que 13,5 % et l'Istiqlal 16 % en parlant d'achat de voix par ses adversaires et surtout en expliquant qu'il n'est pas présent partout.
Reste que son influence est indéniable, même si la déception est grande parmi ses militants. Selon l'association islamiste "Justice et Bienfaisance" : "le PJD va passer un cap difficile, certains se radicaliseront et d'autres vont voir ailleurs… Ils ne manquent ni de bonne volonté, ni de désir de changer le pays, mais nous leur avons répété que cela ne passe pas par le nombre de sièges au Parlement".
Une monarchie toute puissante
La présence du PJD n'est pas pour mécontenter le roi, au contraire. Elle permet à celui-ci de contenir l'islamisme radical, toute en continuant à mettre à distance la gauche gouvernementale. Au demeurant, le roi continue à exercer véritablement le pouvoir, le Parlement n’étant réduit qu'à un rôle consultatif. Le régime est bien verrouillé : 2 chambres, l'une élue au suffrage universel, l'autre constituée de conseillers nommés par des organismes proches du pouvoir. Le Parlement vote les lois, mais le roi a toujours le droit d'invalider ces lois. La presse est toujours sous surveillance et des journalistes sont emprisonnés pour outrage au roi. La pratique de la torture utilisée à grande échelle contre les démocrates et les communistes sous le règne d'Hassan II est toujours en vigueur. Certes, on a pu assister à une certaine libéralisation des moeurs ; les femmes sont plus libres et ont accès à la vie publique. Pour qu'elles soient associées et représentées au Parlement, il existe un quota de 30 femmes représentées sur une liste séparée au plan national. Mais le Maroc est loin d'être la «monarchie modèle» montrée en exemple par les dirigeants occidentaux.
Un paysage politique éclaté
L'éparpillement de la vie politique permet également au roi d'asseoir plus sûrement son pouvoir. Ainsi aux élections du 8 septembre, on comptait 33 listes de candidats à la députation. On compte quatre grandes tendances : les nationalistes et libéraux, la gauche institutionnelle, la gauche d'opposition et les islamistes. Les mêmes tendances sont divisées en plusieurs partis et groupuscules. La loi sur les partis interdit leur constitution sur une base religieuse et ethnique, mais le PJD est autorisé de même que le parti berbère, MP (Mouvement populaire). Le plus vieux parti est l'Istiqlal, fondé en 1944. C'est un parti nationaliste (islamo-national) dont le rayonnement s'explique par son passé glorieux. Il a mené (avec les communistes) la lutte contre la colonialisme français et pour l'indépendance du Maroc. Il est très influent dans les campagnes (45 % des Marocains sont des ruraux) et dans les villes.
Les libéraux, représentant la bourgeoisie, forment le RNI (Rassemblement national indépendant). À gauche, l'USFP (l'Union socialiste des forces populaires) était en 2002, le 1er parti marocain. Incapable de renouveler ses cadres et surtout rallié à l'idéologie libérale, il est le grand perdant des dernières élections. Le Parti communiste marocain s'est transformé. Créé en 1949, il a été de toutes les luttes anti-coloniales et contre la dictature monarchique. Il a payé un lourd tribut, de nombreux militants ont été torturés et emprisonnés tel Abraham Serfaty, d'autres ont été exécutés. Mais en 1994, après la chute des pays socialistes, le Parti communiste marocain a changé de nom, de doctrine et de ligne politique pour devenir le PPS (Parti du progrès et du socialisme). Ali Yata qui en était resté le secrétaire général a été défini comme un communiste musulman. Des communistes n'ont pas accepté cette transformation et ont constitué des groupuscules dont certains se disent marxistes-léninistes.
À l'extrême gauche, on trouve également plusieurs petits partis dont le plus important est le PADS né d'une scission de l'USFP en 1984, rejoint par certains communistes. Pour les élections du 8 septembre, le PADS (qui avait été un temps interdit parce qu'il s'opposait à la Constitution de 1977 et préconisait le boycott) s'est associé à deux autres partis le CN et le PSU pour former l'alliance de gauche. L'alliance de gauche demande une autre constitution.
Les résultats électoraux
Sur les 33 listes, 24 ont obtenu une représentation parlementaire, parfois, seulement un élu. Le scrutin permet cette dispersion : un scrutin de liste proportionnel par circonscription (95 circonscriptions) qui permet des listes régionales et indépendantes, soit 295 députés pour 15,5 millions d'électeurs et 30 femmes sur la liste nationale. 34 femmes ont été élues grâce surtout à la liste nationale. Contre toute attente l'Istiqlal devient le 1er parti. Les grands perdants sont l'USFP qui perd 14 sièges et le PPS qui en perd 7. Ces deux derniers partis étaient au gouvernement avec l'Istiqlal, le MP et le RN.
À l'USFP, le camouflet est très mal vécu et certains appellent à une refondation du parti. La gestion libérale du pouvoir a été préjudiciable aux deux partis de gauche de la coalition gouvernementale qui n’a pas su régler les problèmes du chômage et de la pauvreté (le Maroc est le pays le plus pauvre du Maghreb, près de 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté). La croissance n'a profité qu'aux capitalistes étrangers (Français, Espagnols et Américains) et aux milieux d'affaires marocains. Se pose la question du gouvernement. L'Istiqlal souhaite maintenir la Koutla, c'est-à-dire l'alliance créée en 1992 sous le règne d'Hassan II avec l'USFP et le PPS. Cette alliance s'est élargie en 2002 au MP et RNI.
Tout porte à croire que l'ancienne coalition sera reconduite au pouvoir et que le PJD restera dans l'opposition. Au Maroc, la stabilité politique serait maintenue, c’est pour l'immense majorité des Marocains qui se sont abstenus, l'absence d'une alternative de transformation sociale et politique.