L’ARMÉE TURQUE PRÉPARE L’INTERVENTION AU KURDISTAN IRAKIEN

Publié le par Liberté 62

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Liberté 62 n°781 - Le 2 Novembre 2007 - 15 – Monde

 

LE PROBLÈME KURDE

 

L’ARMÉE TURQUE PRÉPARE L’INTERVENTION

AU KURDISTAN IRAKIEN

 

LA célébration de la fête nationale turque, le lundi 29 octobre, a été l’occasion de manifestations nationalistes. Des milliers de manifestants dans les principales villes de l’ouest du pays ont réclamé l’accentuationde la lutte contre le PKK (parti destravailleurs du Kurdistan), organisation de la guérilla kurde et l’intervention dans le Kurdistan irakien qui servirait de refuge aux rebelles kurdes.

Depuis juin, avant même les élections de juillet, l’armée demandait à renforcer la lutte contre le PKK, accentuant la répression dans les villages kurdes d’Anatolie. De son côté, la guérilla multipliait les attaques dans le Sud Est du pays, ces dernières semaines. Le 21 octobre, des combats dans la région d’Hakkari, non loin de la frontière turco-irakienne, entre l’armée turque et le PKK ont causé la mort de plus de 20 soldats turcs et d’une trentaine de rebelles. Par ailleurs, le PKK faisait prisonniers 8 soldats turcs dont les images paraissaientsur Internet.

Ce redoublement des combats faisait suite au vote du Parlement le 17 octobre dernier, en faveur d’une invasion turque de l’Irak. Cette menace plane toujours sur le Kurdistan irakien dont le Nord vient d’être pilonné par les hélicoptères et les bombardiers turcs qui auraient attaqué des positions du PKK. Les Américains ont déjà appelé les Turcs à «la retenue», mais l’attaque sur le Kurdistan irakien semble imminente, tout dépend de la rencontre entre le Premier ministre turc T. Erdogan et G. W. Bush à Washington le 9 novembre prochain.

 

Le problème kurde


Les Kurdes qui sont au nombre de 25 à 30 millions au Moyen Orient sont le seul peuple à ne pas avoir d’État. Bien que leur peuplement soit relativement concentré géographiquement, ils sont dispersés entre plusieurs pays. Ils sont 15 millions en Turquie (24 % de la population), 4 millions en Irak (18 % de la population), 800.000 en Syrie (5 % de la population) et 6 millions en Iran (18 % de la population) et quelques milliers dans les anciennes républiques d’Asie centrale (Arménie, Azerbaïdjan, Turkménistan, Kazakhstan). Si en Iran leur existence est reconnue comme minorité, si en Irak, et avec l’appui des Américains, ils bénéficient d’un régime d’autonomie, en Turquie leur existence est niée.

Certes, pour répondre aux critères de Copenhague, condition nécessaire pour leur adhésion à l’Union européenne, les Turcs ont entrepris quelques réformes notamment l’autorisation de l’utilisation de la langue kurde et de la culture kurde, mais la minorité kurde n’est pas reconnue en tant que telle et les exactions militaires se sont poursuivies contre les populations civiles. L’article 301 du code pénal traitant du dénigrement de l’identité turque, de la République, des fondements et des institutions de l’État, permet aux autorités de poursuivre ceux qui émettent des critiques et de leur infliger des peines allant jusqu’à 3 ans d’emprisonnement.

L’expression politique des Kurdes a toujours été difficile. On se souvient de l’emprisonnement de Leïla Zana, députée kurde, pour s’être exprimée en kurde au Parlement turc. Lors des dernières élections législatives, le DTP (parti de la société démocratique pro-kurde) a obtenu 18 sièges. Pour avoir refusé de voter l’intervention au Kurdistan irakien, les membres du CHP (parti kémaliste, membre de l’internationale socialiste) et les nationalistes du MPH demandent son interdiction, et les 18 députés sont personnellement menacés. Les islamistes dits «modérés» de l’AKP s’étaient montrés plus ouverts aux revendications kurdes, ce qui explique leur succès lors des élections de juillet parmi l’électorat kurde. Mais, désormais, le Premier ministre T. Erdogan a un discours aussi dur que les militants du CHP ou du MPH (extrême droite nationale à l’égard de la rébellion kurde).

 

Le conflit avec le PKK


Depuis la création de la République en 1923 sur les décombres de l'ancien empire ottoman, les Kurdes de Turquie sont opprimés par le pouvoir turc. Le père fondateur de la République Ataturk avait fondé l'État sur la laïcité et l'identité turque. L'État a donc nié les minorités nationales : les Arméniens, les Grecs et surtout les Kurdes. Arméniens et Grecs ont été quasi expulsés mais il n'est pas possible d'expulser 15 millions de kurdes. Lors du traité d Sèvres à l'issue de la 1ère guerre mondiale, les Européens (Anglais, Français) et américains avaient prévu l'existence d'un État kurde. La fondation de la République turque en 1923 a balayé cette décision.

De 1924 à 1944, les Turcs ont réprimé plusieurs grands soulèvemements kurdes et avaient imposé l'état d'urgence dans la province kurde. En 1978 est fondé le PKK, parti marxiste-léniniste, reprenant la revendication de la création d'un État indépendant. La stratégie adoptée est celle de la lutte armée, l'action politique légale étant impossible compte tenu de la répression turque.

La guerilla PKK doit combattre à la fois l'armée et les milices d'extrême droite, «les loups gris». La répression est féroce : exécutions, déportations, destruction des villages kurdes. La population civile paie un lourd tribut. En 1999, avec l'aide de la CIA (et des services secrets israëliens ?) les services secrets turcs parviennent à faire prisonnier le dirigeant du PKK, Ocalan. Celui-ci, d'abord condamné à mort, peine commuée en prison à vie, sur pression de l'Union européenne et emprisonné dans l'île-prison d'Imrali.

Le PKK décide alors une trêve unilatérale, se transforme en parti légal et abandonne la revendication de l'indépendance pour celle d'autonomie. Mais la répression continue et les progrès démocratiques sont lents, le PKK décide donc de reprendre la guerilla. La guerilla est bien adaptée au terrain : les montagnes du sud est de la Turquie à la frontière de l'Irak mais aussi vers la frontière de l'Iran. La Turquie accuse le Kurdistan irakien de servir de refuge aux quelque 3500 guerilleros du PKK. Dans une période récente, par deux fois, en 1995 et en 1997, l'armée turque avait envahi le nord de l'Irak pour pourchasser les rebelles du PKK.

Depuis 1997, d'ailleurs, l'armée turque a gardé quelques avantpostes dans le Nord du Kurdistan irakien. La Turquie accuse le chef du Kurdistan irakien, Barzani dirigeant du PDK (parti démocratique du Kurdistan) de soutenir le PKK. Sur une liste de responsables kurdes irakiens soutenant la guérilla, établie par les autorités turques, se trouve le fils de Barzani. Le président irakien qui est kurde, Jabal Talabani, ancien dirigeant de l'UPK (Union populaire kurde) se déclare prêt à mettre fin aux activités du PKK. Mais la rencontre entre représentants turques et représentants irakiens à Ankara, vendredi 26 octobre n'a pu aboutir. Les Turcs exigeaient des Irakiens qu'ils leur livrent 150 chefs du PKK et expulsent par la force le PKK de leur territoire.

 

Les conséquences d'une intervention au Proche Orient

 

L'intervention militaire éventuelle de la Turquie au Kurdistan irakien obéit à d'autres considérations que l'écrasement de la rebellion du PKK. La Turquie craint par dessus tout que le Kurdistan irakien obtienne son indépendance. Ainsi existerait un État- Kurde attractif pour les Kurdes des autres pays. Plus encore la Turquie craint le rattachement de la ville de Kirrkouk, région riche en pétrole et très convoitée, au Kurdistan. Un référendumexcluant les Arabes sunnites,récemment implantés dans cette ville par Saddam Hussein devraitaboutir à ce rattachement. Un référendum semblable devait avoir lieu pour la ville de Mossoul.Ceci jouerait en défaveur de laTurquie qui revendique Kirkouk pourles Turkmènes.

Une intervention augmenterait aussile poids de l'armée dans la vie politiqueet les institutions (l'armée assiste en tant que telle au GMK, le conseil de sécurité) alors que ces dernières années, le gouvernement avait tenté de diminuer son influence. La militarisation du régime et le nationalisme l'emporteraient. Tout aussi inquiétantes sont les répercussions sur les autres États où réside une minorité Kurde. Contre toute attente, le présidentsyrien Bachar Al Assad soutient l'interventionmilitaire turque, rompant ainsi la solidarité avec l'Irak. L'Iran ne s'est pas prononcé mais une rencontre entre le ministre turc des affaires étrangères et le ministre iranien a eu lieu sans que l'on en connaisse les résultats. Les répercussions seraient plus graves encore pour l'Irak où, depuis l'invasion anglo-américaine de 2003, le Kurdistan est la seule zone de stabilité.

 

Le jeu trouble des Américains

 

Américains et Européens ont classé le PKK comme organisation terroriste. Étrangement alors que le Haut représentant de l'Union européenne pour la politique de sécurité commune, s'active beaucoup pour le Liban et dans une moindre mesure dans le conflit israëlo-palestinien, l'Union européenne reste muette. La Commission européenne doit examiner cette semaine les progrès accomplis par la Turquie en vue de son adhésion à l'Union européenne. Les Américains qui demandent la retenue de la part des Turcs sont en pleine contradiction.D'une part, la Turquie où les États- Unis, possède l'une de leurs plusgrandes bases militaires est un alliéprécieux au sein de l'OTAN.D'autre part, les Kurdes sont les seuls alliés des Américains en Irak. Erdogan vient de demander l'intervention américaine contre le PKK. L'armée américaine osera-t-elle intervenir au Kurdistan irakien, cequi lui permettrait de contrôler toute la frontière avec l'Iran ?G.W. Bush donnera-t-il lundi prochainle feu vert à une interventionturque ? Après le conflit israëlo-palestinien, les conflits libanais, un conflit turcoirakien aggraverait encore les tensions au Proche et Moyen Orient.

 

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