RENCONTRE AVEC LES MARXISTES DU LABOUR
Liberté 62 n°789 - Le 28 Décembre 2007 - 2 -Événement
Rencontre avec les marxistes du Labour à Liverpool
Cette semaine, notre correspondant à Liverpool évoque pour nous sa rencontre avec des militants marxistes du New labour.
Par Ulrich Savary
LE New labour Party : en France, ce parti est synonyme de dérive droitière, de socialdémocratie. Bref de «réformisme sans réformes». Cependant, réduire ce parti historique de la classe ouvrière à un simple appareil de gouvernement serait trop simpliste. Avec plus de 400 000 adhérents - soit presque autant que le PCF et le PS réunis - le Labour est le parti du monde du travail en Angleterre : il est issu de ses rangs.
Une longue tradition de luttes et de combats
Ici, pas de référence explicite au marxisme, mais une longue tradition de luttes et de combats qui sont l’équivalent de nos «acquis sociaux» conquis à la faveur de longues batailles. Au sein du New Labour, des militants ne manquent pas de rappeler ces combats tout en préparant les prochains. Regrouper autour d’un journal «Socialist Appeal» ces derniers font vivre une véritable «voie marxiste» au sein du grand parti ouvrier anglais. Le rendez-vous a été pris la veille par téléphone avec Ray Mc Phale. Syndicaliste et militant actif du Labour à Liverpool, il est l’animateur de Socialist appeal dans la région. 19H30, dans une maison ouvrière du Wirral, de l’autre coté de la rivière, la Mersey, Ray m’accueille chaleureusement entouré d’une quinzaine de militants. Une fois les présentations faîtes, on m’offre une tasse de thé.
Sortir de la logique pro-capitaliste dans laquelle le New Labour s’est enfoncé
Le sourire au bout des lèvres et l’air enjoué, Ray explique l’ordre du jour. Mike, un jeune syndicaliste membre du PCS prend alors la parole en premier et fait un rapide topos des discussions au sein de son syndicat. Suit une discussion autour de la préparation d’un meeting du Labour Representation Movement - LRC est l’aile gauche du Labour - avec la venue d’un député du parti John McDonnell en opposition à la doctrine libérale dominante dans les rangs du parti. Les questions sont très simples : comment faire de ce meeting un rendez-vous réussi ? Comment aussi populariser un maximum le journal auprès des militants ? Comment ensuite faire vivre sur le terrain l’aile gauche du Labour dans le Merseyside ? C’est tout l’enjeu de ce meeting et des semaines qui suivront. Et les nouvelles sont plutôt bonnes. Dans les autres régions industrielles du Nord de l’Angleterre, à chaque fois plus d’une centaine de personnes se sont rendus au meeting du LRC, ce qui souligne l’envie de certains militants et de syndicaliste de sortir de la logique pro-capitaliste dans lequel le New Labour s’est enfoncé. Il est 21h, et déjà la réunion se termine. Les décisions sont prises, c’est l’essentiel. Chacun s’affaire alors. Untel prend 4 exemplaires du journal, un autre 6. Mike, pour sa part, en prend le plus, une pile à lui tout seul. «Ils seront tous vendus» m’assurent- ils «auprès de mes camarades du syndicat. Le problème avec ce journal, c’est que dès que j’ai terminé de le lire, on veut me le piquer !» Rajoute-t-il avec un brin de malice. Ray s’approche alors de moi. «Veux-tu des précisions ?»
«Nous sommes des militants soucieux des intérêts de la classe ouvrière en Angleterre»
«Pourquoi être dans le Labour et pas ailleurs ?». La réponse fut rapide : «Y-a-t-il un autre parti de gauche en Angleterre aussi vaste que le Labour ? Non. De plus y-a-til une différence explicite entre le parti travailliste et le PCF ou le PS ? Le PCF a soutenu les privatisations du dernier gouvernement socialiste en France…». La vraie question pour les militants du Socialist Appeal est de savoir comment un militant «marxiste» doit se comporter : doit-il militer à l’extérieur du grand parti ouvrier, ou avec celui-ci. Pour eux il est évident qu’il faille être à l’intérieur du parti, car c’est là que se jouent les choses. «Mais nous ne faisons pas de l’entrisme pour autant, nous sommes des militants du Labour soucieux des intérêts de la classe ouvrière en Angleterre» précise-t-il. Cependant tous les militants britanniques se réclamant du marxisme ne font pas la même analyse. Il existe une «myriade» d’organisations d’extrême gauche outre-manche qui appellent à contourner le Labour en construisant un nouveau parti ouvrier. Appel purement incantatoire quand on observe l’histoire politique récente du pays. Du sectarisme le plus outrancier en passant par l’opportunisme le plus «extrême», le spectre de «la gauche de la gauche» anglaise foisonne d’initiatives politiques plus ou moins saugrenues mais toujours vouées à l’échec. Parmi les plus récentes, citons-en deux : la première fut la «Socialist Alliance». Une sorte de conglomérat d’organisations toutes plus insignifiantes les unes que les autres s’étaient unies autour d’un programme «révolutionnaire dans les mots» mais déconnecté de la réalité. La deuxième est plus récente, c’est une nouvelle coalition de petites chapelles portant le nom de «Respect». Une sorte «d’auberge espagnole» regroupant des «écologistes», des organisations «humanistes», «tiersmondistes » et d’autres dites «trotskystes »… Ces deux tentatives furent des échecs cuisants. Enfin et pour compléter le tableau n’oublions pas les «chapelles établies » que sont le Socialist Workers Party et le Socialist Party.
Une crise idéologique grave
Mais comment concrètement peser sur la politique du New Labour ? Celui-ci est au pouvoir depuis plus de 10 ans et il est clair que la politique de Gordon Brown ne diffère pas de celle de Tony Blair. Sans pour autant oublier les quelques mesures de gauche tel que la création d’un salaire minimum, les années Blair seront pour les militants Travaillistes et son aile gauche des «années de plomb». Le parti est dans une crise idéologique grave. D’où un combat d’éducation politique à mener et de «démocratisation du Labour». Pour Ray Mc Phale, «l’ennemi au Labour n’est pas l’adhérent qui suit la direction avec plus ou moins de confiance, mais la direction ouvertement pro-capitaliste du parti qui mène le new labour à l’échec» et d’ajouter «il faut que le Labour adopte un programme clairement socialiste en proposant la nationalisation des banques et des entreprises sous le contrôle des salariés ou encore le salaire minimum à 8 £ par heure au lieu des 5,50 £ d’aujourd’hui». «Mais dans ce combat nous ne sommes pas seuls» précise-t-il «des exemples à l’étranger nous montre que le socialisme est possible». En effet, les militants du Socialist Appeal ont lancé il y a quelques années une association de défense de la révolution au Venezuela, «Hands Off Venezuela». L’originalité de cette démarche est qu’elle s’adresse directement aux travailleurs organisés dans les syndicats, et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette initiative rencontre un vrai succès auprès des syndicalistes. Des syndicats entiers ont rejoins l’association tel que le TGWU (Transport and General Workers Union). L’ensemble des syndicats membres de l’association pèsent en tout plus de 5,7 millions d’adhérents.
Comment faire vivre une conscience de classe et l’idée d’une société socialiste au sein des partis de la classe ouvrière ?
Aux syndicats il faut y ajouter quelques membres de la chambre des communes comme le député travailliste John Mc Donnell, des dirigeants syndicaux comme le secrétaire général du syndicat des journalistes, Jeremy Dear et l’auteur marxiste anglais très respecté outre manche dans les rangs les plus militants des syndicats et du Labour, Alan Woods. «Puis nous avons développé des liens avec des militants dans d’autres partis en Europe ou dans le monde. Au sein du PCF nous avons des liens de camaraderies avec La Riposte, en Italie nous sommes en lien avec des militants de Rifondazione ou encore au Pakistan avec les militants de The Struggle. Donc, non nous sommes loin d’être seuls !» conclue-t-il. En tout cas, ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en Angleterre ou ailleurs en Europe, les militants des partis ouvriers se posent tous les mêmes questions : comment faire vivre une conscience de classe et l’idée d’une société socialiste au sein des partis de la classe ouvrière. La réponse passera sans doute par un retour aux idées développées par Karl Marx.