"JE SUIS DE LA RACE DE CEUX QU'ON OPPRIME"

Publié le par Liberté 62




FUNÉRAILLES NATIONALES POUR AIMÉ CÉSAIRE,

LE POÈTE DE LA NÉGRITUDE, L’HOMME POLITIQUE

 

«Je suis de la race de ceux qu’on opprime»

 

Rarement funérailles nationales pour un homme de lettres rythmaient musique antillaise, sobriété et poésie vibrante. Celle d’Aimé Césaire rendue palpable par la voix de puissants comédiens que concluaient des “Aimé Césaire, paroles dues”. La foule était à l’unisson, une foule enthousiaste et gaie qui n’avait de yeux que pour son "père", aujourd'hui disparu, loin d’un protocole suranné pratiqué en métropole. La volonté de faire vivre toute l’histoire d’un peuple par les textes du défunt rejaillissait sur toute la cérémonie, retransmise en direct par RFO avec des commentaires très sobres mais porteurs d’une détermination à porter très haut la mémoire du poète et homme politique Aimé Césaire.

L’énergie est dans la concentration. L’organisation, la construction d’un travail et, notamment, dans la poésie, sont des choix appréciés. La synergie entre vie/action politiques et littérature est réelle. Elle répond à une constante dans le temps et l’espace. Comment conçoit-on cette nécessité ? On ne peut créer sans une certaine complicité entre le peuple et ses pratiques. Le poète est un artiste qui fait son métier. Aimé Césaire est de cette trempe. Pierre Aliker, son compagnon de route, a 101 ans, c’est lui qui fit le seul discours politique, un discours puissant, humain, politique, progressiste, anticapitaliste et de citer Karl Marx, sous les applaudissements, “N’oublions jamais que l’intérêt général prime, il ne doit pas être noyé dans les eaux glacées de l’intérêt privé”. Tout cela traduit la personnalité du disparu. Cela se réalise incontestablement à partir de la justesse de ses textes. Le poète est mort mais sa pensée vivra toujours, c'est l serment de tout le peuple martiniquais, de tout un peuple. Là bas et ici. La nécessité de l’écriture vient de l’écriture elle-même. L’oeuvre d’Aimé Césaire nous incite à penser qu’il n’y a pas d’opposition entre culture écrite et culture orale, même si cette dernière reste le singulier moyen de la transmission.

 

Par Pierre Pirierros

 


AIMÉ Césaire est né le 26 juin 1913 au sein d’une famille nombreuse de Basse-Pointe, commune du Nord-Est de la Martinique, bordée par l’océan Atlantique dont la «lèche hystérique» viendra plus tard rythmer ses poèmes. Aimé Césaire, élève brillant du Lycée Schoelcher de Fort-de- France, poursuit ses études secondaires en tant que boursier du gouvernement français au lycée Louis Le Grand, à Paris. C’est là qu’il rencontre Léopold Sédar SENGHOR, son aîné de quelques années qui le prend sous son aile protectrice.

En septembre 1934, Césaire fonde avec d’autres étudiants Antillo-Guyanais et Africains (Léon Gontran Damas, les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop), le journal “l’Etudiant noir”. C’est dans les pages de cette revue qu’apparaîtra pour la première fois le terme de Négritude. Ce concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter le projet français d’assimilation culturelle et la dévalorisation de l’Afrique et de sa culture, des références que le jeune auteur et ses camarades mettent à l’honneur. Construit contre le projet colonial français, le projet de la négritude est plus culturel que politique. Il s’agit, audelà d’une vision partisane et raciale du monde, d’un humanisme actif et concret, à destination de tous les opprimés de la planète.

Aimé Césaire déclare en effet : «Je suis de la race de ceux qu’on opprime». En réaction contre le statu quo culturel martiniquais, le couple Césaire épaulé par René MENIL et Aristide MAUGEE, fonde en 1941 la revue “Tropiques”, dont le projet est la ré-appropriation par les Martiniquais de leur patrimoine culturel. La seconde guerre mondiale se traduit pour la Martinique par un blocus qui coupe l’approvisionnement de l’île par la France. En plus d’une situation économique très difficile, l’envoyé du gouvernement de Vichy, l’amiral Robert, instaure un régime répressif, dont la censure vise directement la revue Tropiques. Celle-ci paraîtra, avec difficulté, jusqu’en 1943. La guerre marque aussi le passage en Martinique d’André Breton. Le maître du surréalisme découvre avec stupéfaction la poésie de Césaire et le rencontre en 1941. En 1944, Breton rédigera la préface du recueil “Les Armes Miraculeuses, qui marque le ralliement de Césaire au surréalisme. Invité à Port-au-Prince, Aimé Césaire passera six mois en Haïti, donnant une série de conférences dont le retentissement sur les milieux intellectuels haïtiens est formidable.


Ce séjour haïtien aura une forte empreinte sur son oeuvre qui écrira un essai historique sur Toussaint Louverture et consacrera une pièce de théâtre au roi Henri Christophe héros de l’indépendance. Alors que son engagement littéraire et culturel constituent le centre de sa vie, Aimé Césaire est “happé” par la politique dès son retour en Martinique. Pressé par les communistes, à la recherche d’une figure incarnant le renouveau politique après les années sombres de l’occupation, Césaire est élu maire de Fort-de-France, la capitale de la Martinique, en 1945, à 32 ans. L’année suivante, il est élu député de la Martinique à l’Assemblée Nationale. Partageant sa vie entre Fort-de-France et Paris, Aimé Césaire fonde, à Paris, la revue “Présence Africaine”.

En 1950, c’est dans la revue Présence Africaine que sera publié pour la première fois le Discours sur le colonialisme, charge virulente et analyse implacable de l’idéologie colonialiste européenne,

que Césaire compare avec audace au nazisme. Les grands penseurs et hommes politiques français sont convoqués dans ce texte par l’auteur qui met à nu les origines du racisme et du colonialisme européen. Peu enclin au compromis, Aimé Césaire révolté par la position du Parti Communiste Français face aux événements de Hongrie, en 1956, publie une «Lettre à Maurice Thorez» pour expliquer les raisons de son départ du Parti. En mars 1958, il crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), qui a pour ambition d’instaurer un «type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action».

 

Surréaliste

 

Parallèlement à une activité politique continue (il conservera son mandat de député pendant 48 ans, et sera maire de Fort-de-France pendant 56 ans), Aimé Césaire continue son oeuvre littéraire et publie plusieurs recueils de poésie, toujours marqués au coin du surréalisme (Soleil Coupé en 1948, Corps

perdu en 1950, Ferrements en 1960). A partir de 1956, il s’oriente vers le théâtre. Avec “Et les chiens se taisaient”, texte fort, réputé impossible à mettre en scène, il explore les drames de la lutte de décolonisation autour du programme du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

La “tragédie du Roi Christophe” (1963), qui connaît un grand succès est l’occasion pour lui de revenir à l’expérience haïtienne, en mettant en scène les contradictions et les impasses auxquelles

sont confrontés les pays décolonisés et leurs dirigeants. Une saison au Congo (1966) met en scène la tragédie de Patrice Lumumba, père de l’indépendance du Congo Belge. Une tempête (1969), inspirée de Shakespeare, explose les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale. Pensant à l’origine situer l’action de cette adaptation de Shakespeare aux Etats-Unis, il choisit finalement les Antilles, gardant tout de même le projet de refléter l’expérience noire aux Amériques. Aimé Césaire a publié plus de quatorze livres, recueils de poésie, pièces de théâtre et essais. La Négritude pour Aimé Césaire désigne “en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation culturelle, le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation”.

 

 

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Publié dans Evénement

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