COMMUNISME, UN MOT À PROTÉGER

Publié le par Liberté 62




COMMUNISME, UN MOT À PROTÉGER



Par Anicet Le Pors, ancien ministre


Le même mot brille un jour dʼun immense espoir et nʼémet un autre jour que des rayons de mort”, a écrit Vaclav Havel. Ainsi en est-il de “communisme”. La question qui nous est posée aujourdʼhui est la suivante : la réciproque est-elle vraie ? Ne peut-on soutenir que si la première proposition semble pour certains sanctionner définitivement lʼépopée communiste du XXe siècle, la seconde pourrait fonder une perspective réaliste pour le XXIe siècle ? Dans ce cas, lʼabandon du mot ne serait quʼun opportunisme doublé dʼune erreur politique.

EN réalité personne nʼa jamais soutenu avoir édifié le communisme où que ce soit. Il était mis en perspective dʼune représentation séquentielle de lʼhistoire enchaînant : féodalismecapitalisme- socialisme-communisme sur la base dʼun matérialisme historique à prétention scientifique. Si cette vision sʼest effectivement matérialisée dans lʼensemble des pays dits du “socialisme réel”, le mouvement communiste nʼa jamais constitué un ensemble homogène dans son essor comme dans son déclin. Il nʼen subsiste que des formations politiques dénaturées ou marginalisées et le plus souvent discréditées. Ainsi, pour sʼen tenir au Parti communiste français (PCF), les fonctions identitaires que lui reconnaissait Georges Lavau (tribunitienne, consulaire, auxquelles jʼai ajouté : théoricienne) se sont délitées au fil du temps pour ne laisser subsister quʼun groupe désordonné et sans idées.

Pour autant, on peut reconnaître au mouvement communiste une novation importante : le refus de la fatalité de lʼexploitation capitaliste, une posture prométhéenne dans lʼinvention de lʼavenir. On doit à Marx une synthèse magistrale des premières analyses des économistes classiques, une présentation pédagogique de la valeur,une claire identification de la force de travail, un exposé vigoureux des mécanismes de lʼaccumulation du capital et de lʼexploitation capitaliste rendue possible par la propriété privée du capital. Si certaines de ces catégories ne sont plus réductibles aux conceptions dʼorigine, on ne saurait contester quʼelles gardent, sur une base élargie, une grande pertinence.

La contribution des économistes du PCF a été particulièrement intéressante avec la caractérisation de la phase du capitalisme monopoliste dʼÉtat (CME) et lemécanisme de suraccumulation-dévalorisation comme versionmoderne de la baisse tendancielle du taux de profit. Il reste que ce qui sʼest réclamé du communisme a nourri une conception dévoyée du pouvoir politique. Certes, ne perdons pas de vue le rôle positif joué par les communistes dans les combats majeurs du siècle dernier contre le nazisme et le colonialisme, dans lʼanimation des luttes revendicatives pour le progrès social, lʼaide aux plus faibles, la gestion municipale. Mais la conception léniniste de conquête du pouvoir était fondée sur une succession de sophismes que la vie a dénoncés : les intérêts du peuple portés par la classe ouvrière conduite par son avant-garde révolutionnaire, le Parti communiste dirigé par un collectif réputé détenir science et lucidité. Cette construction dogmatique (dictature du prolétariat, avant-garde révolutionnaire,centralisme démocratique)nourrissait unmessianisme fondant la légitimité de directions autocratiques. Dans de telles conditions, lʼhomme nouveau, le citoyen des temps modernes, ne pouvait émerger.


Lʼ“en-commun” à lʼordre du jour


Le paradoxe est que les expériences qui se sont réclamées du communisme se sont effondrées au moment même où sʼaffirme la communauté de destin du genre humain avec une intensité sans précédent dans son histoire. Cʼest dʼabord la conséquence des évolutions qui se produisent dans sa basematérielle. Il y a bien sûr lamondialisation du capital qui entraîne celle de lʼexploitation capitaliste à une échelle inconnue jusque-là. Mais il y a aussi lʼexpérience toute nouvelle de la finitude de la planète qui nourrit lʼexigence dʼune réflexion inédite sur sa survie. Évoquons encore bien dʼautres éléments qui participent de cette globalisation : la coopération culturelle et scientifique, le développement dʼInternet, la prolifération de milliers dʼONG, lʼimportance croissante du droit international, etc. De nouvelles solidarités se constituent pour traiter et résoudre de grandes questions comme la solution pacifique des conflits, la lutte contre la faim, les catastrophes naturelles, les épidémies, etc.

La généralisation des problèmes appelle une réflexion sur la production conjointe de valeurs à vocation universelle à partir des singularités des États-nations. Cʼest dans ce mouvement de convergence-différenciation que peuvent progressivement se forger les dimensions transnationales des citoyennetés aujourdʼhui à base essentiellement nationale. Lʼidéologie des droits de lʼhomme qui a envahi la sphère quʼoccupaient précédemment les grandes idéologies messianiques en est une manifestation positive, mais elle est insuffisante car elle ne produit pas de sens. Comme le souligne Marcel Gauchet, lʼidéologie des droits de lʼhomme, anhistorique, fonctionnant sur la base de lʼindignation spontanée immédiate, combinée au pouvoir médiatique, sʼinscrit dans une autorégulation des rapports sociaux qui nʼest pas sans analogie avec celle du marché dans la sphère économique ; il analyse lʼavènement de la démocratie dans unmouvement pluriséculaire dʼaffranchissement du religieux dont les expériences communistes nʼont pas su, elles-mêmes, se préserver. Le siècle qui sʼouvre pourrait ainsi donner sens à une notion dʼintérêt général qui prendrait appui sur la globalisation des bases matérielles et la convergence des valeurs. Ainsi, contre le développement capitaliste inégal et lʼexacerbation des rapports de forces, la gestion des ressources naturelles du sol et du sous-sol, de nombreuses activités de production et de services, diverses coopérations administratives, scientifiques et culturelles devraient constituer un “encommun ” identifié avec une certaine précision, justiciable de services publics organisés au niveau international, voire mondial. Des notions comme celles de “patrimoine commun de lʼhumanité”, de “destination universelle des biens” pourraient faire du XXIe siècle lʼ“âge dʼor” des services publics.


Communisme : un mot pour demain


Comment passer du siècle prométhéen à la nouvelle civilisation de lʼ“en-commun” ? La situation actuelle est de transition, de décomposition sociale profonde caractérisée par une perte de repères quʼexpliquent diverses causes : relativisation des États-nations, dénaturation de la notion de classe, bouleversements spatiaux, évolution rapide desmoeurs et - peut-être surtout – effondrement des grandes idéologies messianiques. Or, pour analyser le présent et explorer lʼavenir, nous ne disposons que des outils intellectuels du passé. De nombreuses recherches spécialisées existent, mais elles ne constituent pas, pour lemoment, un corpus théorique opérationnel. Comprendre la nature du moment historique où nous sommes, les contradictions qui siègent dans la décomposition, est à la fois le moyen de conjurer lʼavènement des monstres et de préparer les meilleures conditions dʼinvestissements progressistes.

La crise sociale présente lʼavantage particulier, en contradiction avec la période antérieure, de renvoyer la responsabilité politique vers lʼindividu, alors que, jusquʼà présent, la délégation de pouvoir était le mode le plus général dʼexercice de la citoyenneté. Cʼest désormais au citoyen quʼil revient, dans un monde complexe et peu intelligible, dʼexprimer des choix qui lʼidentifient comme sujet de droit et acteur politique, de se doter de ce que lʼon pourrait considérer comme un véritable “génome de citoyenneté”. Alors que le mouvement communiste prétendait au siècle dernier déduire lʼ“homme nouveau” de sa problématique, la question qui se posera à partir des affirmations individuelles des citoyennes et des citoyens sera plutôt de savoir comment dégager de la multiplicité des engagements individuels des centralités efficaces permettant lʼavènement dʼun “en-commun ” souhaitable qui pourrait se dire “communisme”.

Avant toute construction globale, une première réponse pourrait consister à bien identifier quelques-unes des questions fondamentales précédemment évoquées et à engager sur cette base les travaux quʼelles impliquent. Si le mouvement communiste du XXe siècle a été chargé dʼerreurs et de fautes graves, il a été égalementmarqué par lʼabnégation et le courage dʼinnombrables communistes qui, en tout état de cause,méritent le respect. Il convient de tirer les conclusions de lʼexpérience du siècle passé et de poursuivre la réflexion dans les conditions de lʼère nouvelle. La conviction exprimée et lʼhypothèse faite ici est quʼaucun autre mot ne pourra mieux que “communisme” dire au XXIe siècle le primat de la raison et lʼespérance du genre humain. Dans ces temps ingrats, il faut donc le protéger.








CAMARADES VERTS, ENCORE UN EFFORT POUR DEVENIR ANTILIBÉRAUX !


Par Alain Hayot, membre du Conseil national du PCF


DENIS Baupin, Yves Cochet et Noël Mamère, dans un texte commun publié lors de lʼuniversité dʼété des Verts, affirment, cʼest un fait nouveau et positif à noter, que les crises écologique et sociale sont les deux faces dʼun même mal, quʼil sʼagit en fait dʼune seule et même crise qui appelle des solutions communes. Il tente ainsi de faire la démonstration, exemples à lʼappui, quʼil est possible de formuler des priorités qui permettent de répondre aux exigences environnementales comme à la création dʼemplois, à lʼaugmentation du pouvoir dʼachat, aux questions de la santé humaine ou du vivre ensemble. Sur le fond je me réjouis de voir des dirigeants Verts cesser de penser que la crise écologique peut se résoudre en soi en revenant un siècle en arrière ou en renforçant la loi du plus fort, celui qui peut payer pour accéder à une meilleure qualité de vie. Il y a là sans aucun doute des perspectives intéressantes à approfondir en commun dans le nécessaire débat de reconstruction à gauche.

Que proposent-ils donc pour y parvenir ? Ils préconisent de sʼengager dans ce quʼils appellent une décroissance solidaire. On sait que cʼest un sujet de débat entre les Verts et les communistes même si celui-ci est parfois un peu biaisé par le soupçon productiviste persistant chez les Verts à notre égard et leur scepticisme devant notre démarche dʼintégration de lʼimpératif écologique dans les enjeux actuels de transformation sociale. Poussons donc le débat à partir de ce texte. Nʼy a-t-il pas en effet une contradiction réelle entre les propositions quʼils formulent, fort intéressantes et que je partage pour lʼessentiel, et le concept même de décroissance, fût elle qualifiée de solidaire. En effet, que lʼon prenne les cas de lʼisolation thermique des logements, de la réorientation de la production automobile, du développement des transports collectifs et biens dʼautres propositions, nous sommes plus confrontés à des formes de croissance nouvelle fondées sur des critères environnementaux et sociaux quʼà une décroissance réelle, même si sans aucun doute certaines productions seront abandonnées au profit de nouvelles.

Mais il faut créer et produire des voitures propres, des énergies renouvelables, des habitats à énergies positives, des transports collectifs qui ne génèrent pas de gaz à effet de serre, une production agricole conforme au rythme saisonnier sans pesticide et proche des consommateurs… Et tout cela dans des conditions sociales qui permettent à tout un chacun dʼy avoir accès. On le voit bien, cette vision nouvelle ne suppose pas un arrêt voire une régression du développement,mais un tout autre type de développement dont le critère premier ne serait plus la recherche effrénée du profit financier mais la satisfaction des besoins humains et le respect des équilibres naturels. Et cʼest là que se situe le noeud du problème : il ne suffit pas de croiser crise écologique et crise sociale pour les résoudre, il faut impérativement lier leurs résolutions au dépassement du modèle économique et financier dominant au plan mondial, le capitalisme contemporain, qui détruit notre environnement, gaspille nos ressources naturelles, marchandise toutes les productions humaines, exclut de lʼaccès aux biens, aux savoirs et aux pouvoirs une part de plus en plus importante de lʼhumanité. Être écologique aujourdʼhui nʼest pas étranger au combat des communistes, cʼest tout lʼinverse : il sʼagit en effet dʼinventer un nouveau mode de développement non productiviste, susceptible de préserver la planète pour notre génération et celles qui viennent tout en donnant un nouvel élan à notre ambition dʼégalité, de solidarité et de liberté.

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Publié dans Politique

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