LIBERTE 62 - RESPECTER,ENFIN, LA DIGNITE DES MINEURS GREVISTES DE 1848
Nouvelle audience aux conseils de prud’hommes
de Nanterre
Norbert Gilmez et ses avocats à la direction
de CDF :
“Lever l’humiliation, respecter,
enfin, la dignité des mineurs grévistes de 1948”

Norbert Gilmez, mineur gréviste de 1948 et témoin à la barre.
(Photo Liberté 62)
Trois heures d’audience pour un procès de Charbonnages de France et du liquidateur. Le conseil de prud’hommes de Nanterre avait, en effet, à statuer, mercredi 19 novembre, sur l’indemnisation de 60 000 euros réclamée par 17 mineurs, leurs familles et ayants-droit et ce depuis des années et surtout depuis qu’une brèche a été ouverte dans l’histoire contemporaine. Amnistie générale en 1981, loi de finances de 2005 qui reconnaît le préjudice subi, saisie de la Halde en 2007, tous ces éléments sont à prendre en compte pour aboutir à une première audience de justice, en janvier dernier. Les grévistes de 1948, les 17 mineurs, les veuves, leurs enfants, les ayants-droit, ont vécu et vivent des années entières de souffrances, de blessures morales et les plaies ne sont pas prêtes de se refermer. Après les grèves de 1948 dans tous les bassins miniers de France et principalement dans ceux du Nord et du Pas-de-Calais, la répression fut féroce avec 3000 licenciements et l’impossibilité pour les mineurs licenciés de retrouver du travail tant le réseau des Houillères transformait la situation de l’emploi existant en poches d’étanchéité insurmontable. Parmi eux, Georges Carbonnier, André Stérin, Alfred Baur, Henri Vigne, et tant d’autres. Aujourd’hui, présent dans la salle d’audience, Norbert Gilmez, 87 ans, de Bully-les-Mines, a vécu dans sa chair la conséquence directe d’une action sociale qui allait bouleverser le pays et permettre une immense chaîne de solidarité au grand dam de la direction des Charbonnages et de leurs affidés. Quatre avocats, tous membres du syndicat des avocats de France, ont par l’entremise de l’aide juridictionnelle, assisté les anciens mineurs et leurs familles.
Et lorsque Me Emmanuelle Boussard-Verrechia, s’approche de la barre, c’est une plaidoirie pour l’Histoire qui secoue le tribunal : références historiques, bataille pour le pain, grève patriotique en 1941, parallèle à défendre le statut du mineur (voté en 1946) en 1948, terreur des policiers du ministre Lacoste...
CDF veut jouer la montre
La partie adverse reste muette. Mais de petites procédures viennent alimenter ce qu’on savait déjà, c’est-à-dire, faire traîner les choses, jouer la montre et ne donner aux mineurs grévistes que le minimum du minimum puisque ce “minimum” avait été couché sur le papier par une lettre de M. Michel Claudel, directeur des ressources humaines de CDF, au président de la Halde en date du 10 mai 2007. Et dans cette lettre, il était écrit, noir sur blanc, que des “solutions amiables et raisonnables sont à trouver auprès des requérants, compte tenu du contexte.” Voilà. Puis plus rien, il a fallu toute la ténacité au bâtonnier Me Grimbach pour aboutir à une première audience à Nanterre. CDF, son liquidateur (Charbon-nages de France a été dissous au 1er janvier 2008), l’ANGDM (Association nationale pour la garantie des droits des mineurs), marquent leur désapprobation quant à l’étude de ce dossier (douloureux s’il en est) sur le fond. Ce qui fait dire à Me Slimane Ben Achour, un des avocats des mineurs, “vous êtes dans une dénégation totale, cela s’appelle la déloyauté. La jonction des deux accusés est une jonction politique. Car la cause est la même et l’objet est le même. Il ne peut en être autrement.
Aujourd’hui, le tribunal des prud’hommes est le dernier rempart pour s’élever pour la dignité des travailleurs et lever l’humiliation subie pendant des décennies complètes. Les licenciés de 1948 sont en droit d’obtenir réparation. La règle d’égalité est un pilier du droit du travail, sinon c’est un camouflet. Soixante ans après, il faut donner toute la dignité aux grévistes, licenciés, chassés de leur logement, chassés de toutes parts.” Mme veuve Carbonnier, étreinte par l’émotion, dira à la barre que s’il elle ne disait pas aux policiers où se trouvait son mari, fin novembre 1948, c’est elle qui irait en prison”. (Silence glacial dans la salle d’audience).
Registre de la mémoire
Après deux suspensions de séance et après trois heures d’audience, le président M. Guyonnet, assisté de la présidente de la section Industrie, Aline Da Silva, mettent l’affaire en délibéré (et au prononcé) au 15 décembre en début d’après-midi. Le registre de la mémoire et des représentations collectives recèle encore des enjeux très importants. Éviter l’oubli, le réparer, la détermination des engagements des mineurs et de leurs avocats prennent appui sur le combat collectif, politique, économique, humain. “Les mineurs ont dit non à la défaite et aux cendres”, ces paroles de Paul Éluard résonneront très fortement durant les grèves de 1948. Ce fut un tournant social dans un contexte politique très difficile, celui de la “guerre froide”. À partir d’un tel espace, le monde de la mine, l’idéologie “choisie” sont des domaines de lutte d’où la perfection est bannie. À la demande d’indemnisation pour le chauffage et le logement, l’ANGDM répond par périphrases en disant que des compensations ont été faites mais la défense de cette association qui régit les droits des mineurs est un établissement public et administratif de l’État, (loi du 3 février 2004) il doit prendre en compte les faits de 1948 et non pas se retrancher derrière la peur d’une éventuelle et possible jurisprudence. L’incompétence matérielle n’est pas recevable. Ses attributions, ses missions, ses modalités de fonctionnement, découlent aujourd’hui, de la disparition des Charbonnages de France. Les grévistes de 1948 et le témoignage poignant de Norbert Gilmez, seul mineur gréviste présent à l’audience, fait foi : “Ce fut l’emploi de la force, les brutalités pour amener de force les grévistes au travail, toute une période d’illégalités, de violences avec des morts. C’est par la force, la violence, illégalement que Jules Moch voulait imposer sa volonté d’empêcher la grève. Nous étions les victimes d’une forme de terrorisme d’État. Les mots font peur mais c’est ainsi. Les mineurs licenciés attendent toujours l’application de la loi d’amnistie d’août 1981, alors que dans toutes les branches professionnelles nationalisées les travailleurs sanctionnés pour faits de grève et actions syndicales avaient obtenu réparation depuis au moins avril 1982. Ils étaient environ 300 en 1982, il n’en reste que 17 à ce jour, moi compris.”
À Nanterre, mercredi 19 novembre, ce fut un grand moment d’Histoire contemporaine, un grand procès de l’arbitraire. Il mit en lumière la véritable place et les vicissitudes de toute une population, de toute la corporation minière.
Pierre Pirierros